| Performer la société
La compréhension de ce qui est caractérisé comme une crise de l’art contemporain nécessite d’identifier la crise des idéologies qui l’englobent. La célébration et la stigmatisation de l’art contemporain constituent les miroirs symétriques d’une crise plus large. Le capitalisme est en crise après que le socialisme autoritaire ait été démasqué. Pour comprendre une crise il faut aller voir les problèmes refoulés dont elle est le symptôme : minorités ignorées, perte de mémoire, perte d’autonomie individuelle et collective, inégalités sociales, relations nord-sud inégalitaires, peopolisation du politique, perte de sens, perte de liberté, destruction de subjectivité... La crise contemporaine est le reflet de l’insatiabilité du capital. L’intime, le privé, le corps, les affects, les relations entre personnes, sont les perspectives de marchés inépuisables. La transformation de tout ce qui bouge en valeur monétaire est destructrice de toutes les richesses qui restent intraductibles. L’art est-il capable d’échapper à ce massacre ou serions-nous tous devenus capitalistes ?
L’art contemporain sous le contrôle d'une économie désuète
Les échanges de fichiers musicaux P2P et la propriété intellectuelle, les intermittents du spectacle et la flexibilité du travail, les activités artistiques et l’impératif de créativité dans la société de l’innovation sont autant de thèmes qui placent l’art au centre des enjeux de changement sociétal. Ce qu’une comptabilité étroite, ancrée dans une culture industrielle de la séparation, traite encore en termes de dépense et d’assistance est l’objet d’un intérêt qui prend un caractère vital pour l’économie de l’innovation plus généralement désignée comme économie de la connaissance. La propriété intellectuelle est l’eldorado des économies hypothéquées par la baisse des profits industriels. Au-delà de l’économie induite par le champ artistique, tant en termes propres qu’en termes d’économie dérivée http://grève des intermittents & festival d’Avignon & commerce, l’économie de la connaissance présente l’artiste comme un modèle de travailleur-entrepreneur. L’art est saisi par un paradoxe. Peu reconnu pour ses raisons propres, dans ses oeuvres, dans ses murs et dans ses institutions, alors que l’éducation artistique est négligée, les compétences manifestées par le travailleur-entrepreneur-artiste sont un modèle pour le nouvel esprit du capitalisme http://Luc Boltanski et Ève Chiapello.
Le développement des discours (sociologie, management industriel, consulting...) prenant pour objet le champ artistique appelle un questionnement auto-réflexif de la part du champ de l’art. Il faut examiner la potentialité de transactions possibles avec d’autres champs dans la perspective d’ouvrir des espaces de création et exercer simultanément une défiance vis-à-vis d’une extraction purement instrumentale de compétences. C’est à l’aune d’une critique renouvelée que l’art contemporain pourra éviter de devenir un art appliqué se dissolvant dans les contradictions du capitalisme cognitif alors même que les puissances financières exercent déjà une influence majeure à l’intérieur des murs où l’art peut se donner l’illusion d’être protégé. Alors que l’artiste est présenté par nombre d’auteurs de la sociologie ou du management comme modèle du travailleur-entrepreneur de la nouvelle économie, l’invention de l’art est bridée par des conventions de formats véhiculés par une économie désuète. Comment se fait-il que les transactions entre producteurs d’art et diffuseurs d’art ne prennent en compte que des oeuvres incarnées dans des objets alors que l’essentiel de la création de valeur est peu à peu transféré vers la production immatérielle ? Alors que la production esthétique ne peut plus être résumée par une production d’objets (oeuvres numériques, activisme, pratiques en réseau, échanges de savoir, accent sur le temps du processus plutôt que sur l’objet et l’espace, actions urbaines éphémères, oeuvres en collaboration, associations artistiques, gratuité...), la valorisation des oeuvres reste cantonnée au négoce d’objets d’art, d’évènements programmés, de distinction d’individus isolés, de valeur d’échange spéculative. Les pratiques artistiques sont balisées par un marché des oeuvres dont le modèle n’a pas intégré la révolution post-industrielle. Focaliser la notion d’oeuvre sur le produit et non sur le processus à l’oeuvre, c’est célébrer les désirs de consommation. L’art contemporain, tel qu’il est actuellement, promeut l’idéologie d’une oeuvre incarnant la forme sublime de la marchandise. Le meilleur exemple de ce fait nous est donné par http://François-Henri Pinault & http://Bernard Arnault. L’énormité de leurs collections, leurs salles de vente et le développement de sites Internet dédiés au commerce de l’art, leur procurent des positions dominantes sur le marché de l’art. Ici, l’art est la caution d’un recentrement des activités de François-Henri Pinault depuis le secteur de la grande distribution : http://Printemps, http://La Redoute, http://La Fnac, http://Conforama vers les industries du Luxe http://Château Latour, http://Gucci, http://Yves Saint Laurent, http://Balenciaga, http://Boucheron, http://Alexander Mc Queen... http://Christie’s, http://Palazzo Grassi ; et d’une confirmation de cette liaison pour Bernard Arnault : http://LVMH, http://Louis Vuitton, http://Moët Hennessy, http://Christian Dior... http://Phillips, sites dédiés à la vente sur le web tel http://Aucland, achat de l’étude de http://Jacques Tajan premier commissaire priseur en France, http://Fondation Louis Vuitton pour la création, visées sur http://Sotheby’s. On peut aborder ce phénomène à partir du n° 1431 de la revue http://Stratégies paru simultanément avec l’édition de la FIAC 2006 dans laquelle onze artistes à la « cote, souvent vertigineuse », posent pour onze marques en les associant à leurs « 11 visions pour le futur... », tandis que « la générosité des visions partagées a permis de consacrer les revenus générés par l’opération au mécénat des modules pour les jeunes artistes du Palais de Tokyo ». Ainsi les fonctions publiques et symboliques du Musée et du Centre d’art sont intégrés dans de vastes holding commerciaux, soit directement, soit au titre d’externalités, pour produire des taux de plus-value les plus élevés. Au-delà de l’utilisation de l’art au renforcement des intérêts industriels, la concentration des puissances financières leur permet d’exercer une formidable influence sur les orientations esthétiques. Cette influence induit une redondance des formats et le recyclage de styles customisés sous le vocable « art contemporain ». Ce constat nous oblige à poser la question de l’autonomie des décisions artistiques par rapport à ceux qui en sont les commanditaires implicites ou explicites et qui ont capacité à définir un horizon d’attente surdéterminant toute pratique artistique. Le propos courant qui consiste à faire de la relation au prince la « part du feu » nécessaire à la réalisation de conditions d’existence calque des rapports sociaux anciens sur une situation nouvelle qu’il convient de mieux considérer. Nous sommes dans un tout autre monde que celui des princes, même si les puissants cherchent à valoriser leur commerce par une caution artistique. Ce qui fait la grande différence entre les princes et les puissants d’aujourd’hui c’est la puissance des outils, leur diffusion et leur utilisation par des millions de subjectivités. Désormais l’autonomie des échanges vis-à-vis des différentes centralités et la nouveauté des regards portés à l’art depuis d’autres champs retravaillent les frontières respectives. Dans un monde globalisé et résiliaire, les pratiques de l’art ne peuvent plus être contenues dans des espaces et des temporalités réglées par la seule concentration économique et politique des moyens de production et de diffusion. La transformation culturelle qui place la connaissance au centre de l’économie en mutation a pour moteur et effet une transformation de la nature des biens, des usages et des rôles. Ces mutations affectent l’économie de l’art et ses esthétiques. Elles obligent les acteurs de l’art à se situer. Le contexte de l’art est, comme l’ensemble de la société, marqué par les contradictions entre une ouverture nécessaire au développement des connaissances et leurs privatisations opérées dans le cadre du capitalisme cognitif.
L’économie de la connaissance et les contradictions du capitalisme cognitif
La connaissance comme ressource et comme produit. La marchandise matérielle tend à s’effacer devant la montée de la marchandise immatérielle. La connaissance est à la fois une ressource et un produit sans pouvoir être jamais réduite à une matérialisation. Pour dégager des taux de profits que l’économie industrielle ne leur fournit plus, les capitaux s’orientent vers le développement des technologies numériques et des technologies intellectuelles. La société post-industrielle est la société de l’accumulation du savoir et de l’information. L’économie basée sur l’énergie s’est transformée en économie de l’information et ensuite en économie de la connaissance. L’information ne vaut que parce qu’il y a des individus ou des entreprises qui ont une capacité à intégrer cette information dans une dynamique cognitive et de développement - La double qualité de ressource et de produit de la connaissance est captée par un management industriel http://knowledge manager qui recense les compétences, les expériences et les savoirfaire. Sa fonction consiste à chercher, filtrer, extraire, formaliser et définir les modes d’exploitation des connaissances. Il est cependant nécessaire de distinguer connaissance et savoir - La connaissance renvoie à un objet, elle est transitive, « objective », ses opérations, procédés et procédures sont par essence informatisables, transcriptibles en logiciels, tandis que le savoir renvoie à la capacité d’un sujet vivant. Les savoirs sont toujours des savoir-faire, savoir-agir, savoir communiquer et se comporter, des habiletés et des habitudes qui relèvent dans une large mesure de l’intelligence corporelle et de l’intuition http://André Gorz - Cette distinction met en évidence d’un côté des biens immatériels, échangeables numériquement et d’un autre côté des savoirs attachés à la subjectivité de la personne, sa sensibilité, sa présence, son corps. L’échange marchand des savoirs nécessite dans ce cas d’acheter la personne globale et non plus simplement la force de travail.
La connaissance est ralentie par la propriété intellectuelle. Ce qui change avec les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) c’est que la gratuité principielle de la connaissance devient un phénomène global. La connaissance peut être reproduite et diffusée pour un coût très faible, voire gratuitement - Les connaissances mettent en porte à faux les théories de la valeur, puisque désincorporées de tout support matériel, elles peuvent être reproduites, échangées et utilisées indépendamment du capital et du travail http://Enzo Rullani. La connaissance est un bien particulier au sens que-celui qui transmet des connaissances ne les perd pas, il ne se dépouille pas en les socialisant http://Gabriel Tarde - La production des connaissances échappe à la loi des rendements décroissants, elles ne sont pas rares... le fait d’utiliser des connaissances n’implique pas l’épuisement de leur utilité ou leur dégradation. Au contraire - l’utilisation d’une connaissance est une activité créatrice car en tant que « connaissance en acte » elle évolue avec l’usage subjectif qui en est fait http://Antonella Corsani- La connaissance n’a de valeur que si elle est échangée. À l’encontre de la diffusion nécessaire au développement des connaissances, les droits sur la propriété intellectuelle introduisent un principe de rareté artificielle en réduisant les connaissances à des marchandises. Il y a donc une contradiction de principe entre une diffusion nécessaire au développement des connaissances et la rétention opérée par le capital. D’autre part le partage des connaissances implique des rapports humains d’individus à individus dont la nécessaire qualité échappe aux stratégies du capital. La captation du vivant par le copyright et le dépôt de brevet sur les molécules sont un obstacle à la diversité, une prédation vis-à-vis des cultures autochtones, un crime quand il s’agit de produits vitaux concernant la santé mondiale.
Valeur-travail en chute libre dans une économie dominée par les externalités. L’externalisation industrielle signifie qu’une ressource, essentielle au fonctionnement d’une production de plus-value, n’est pas comptabilisée dans le coût de cette production. Les externalités gratuites sont le gisement inépuisable du capitalisme cognitif - Le capitalisme essaie d’externaliser à titre gratuit le plus d’activités possibles http://Patrick Dieuaide - L’activité gratuite, contenue en amont et en aval de ce qui est considéré par l’économie politique traditionnelle comme le seul travail méritant rémunération, est la source principale de la valeur http://Yann Moulier Boutang - Une partie de plus en plus grande du temps libre est consacrée à la consommation des technologies de l’information. Le temps libre devient un temps d’acquisition et de production d’information, et cela à titre gratuit. Il y a un brouillage des frontières entre le travail et le non-travail - Le temps de travail et le temps de vie se confondent... après presque un siècle de réduction de l’horaire de travail la tendance s’inverse... Apprentissage, formation, expériences passées, capacités relationnelles, création d’un imaginaire potentiel constituent alors les facteurs pour être compétitifs sur un marché individuel du travail pour une production «sociale» sur le territoire... Le travail et le non travail développent une productivité identique, basée sur l’exercice de facultés humaines génériques : langage, mémoire, socialité, croyances éthiques et esthétiques, capacité d’abstraction http://Andréa Fumagalli - Il y a un brouillage des frontières entre consommation et production - La consommation se présente comme le terrain privilégié pour le déploiement d’activités ayant pour finalité la construction, l’approfondissement voire la création de nouvelles capacités productives... L’emploi des TIC, fondé sur une logique interactive et déterritorialisée, suppose la participation croisée des usagers ou des entreprises en tant qu’usagers au fonctionnement de ces biens. Nous appellerons coopération productive l’activité de la communauté des usagers regroupés dans le cadre de cette participation http://Patrick Dieuaide - en tant qu’utilisateurs, nous sommes tous des innovateurs potentiels http://Antonella Corsani.
L’identification de la valeur devient, dans ces conditions, problématique ; le temps de travail n’est plus significatif de création de valeur. Ceux qui n’ont que leur force de travail à négocier deviennent des travailleurs pauvres lorsqu’ils ne sont pas au chômage. La crise atteint l’encadrement. Il y a une perte de confiance des cadres vis-à-vis de l’entreprise - Les cadres désinvestissent le monde du travail http://François Dupuy - alors qu’on leur demande de s’investir toujours plus, d’élargir leurs compétences vers le bas, l’emploi est vulnérabilisé et l’entreprise devient une entité incertaine. Certains disent que le travailleur n’est plus réduit à vendre sa force de travail, mais à acheter son emploi. Le capitalisme détruit les valeurs sur lesquelles il s’était établi. La valeur du travail est en chute libre alors que les cours boursiers progressent et que les écarts de rémunération atteignent des niveaux jamais atteints de plus en plus difficiles à justifier.
Tous entrepreneurs-travailleurs de l’hyperentreprise. - L’autonomie et l’initiative se déclinent sous le visage du http://knowledge worker, de l’entrepreneur de la connaissance http://Richard D. Collin — Il y a un brouillage des frontières entre le travail dépendant et le travail autonome - Alors que le salariat extrayait la force de travail de la personne du salarié pour la réalisation d’un travail qui lui était indifférent, les TIC impliquent la personnalité, les capacités d’autonomie et d’apprentissage des individus http://Patrick Dieuaide - Par la « mobilisation totale » l’entreprise ne valorise pas seulement un « capital fixe humain » de capacités et de compétences, c’est-à-dire les résultats de la production de soi ; elle exploite maintenant directement la production de soi elle-même... le prestataire de travail est lui-même l’entreprise pour laquelle il travaille... le prestataire de travail est, pour lui-même, le capital qu’il valorise et la marchandise qu’il met sur le marché http://André Gorz.
L’auto-exploitation acquiert une fonction centrale dans le processus de valorisation http://François Chesnais - À l’échelle moléculaire l’auto-organisation remplace l’organisation hiérarchique du travail. Le travailleur semble gagner en autonomie, mais le temps de travail s’étend à la vie qui était considérée précédemment comme privée. À une échelle globale l’entreprise qui n’est plus résumée par des bâtiments se dissout avec l’entrepreneur dans l’hyperentreprise - En tant qu’objets visibles, délimités par des barrières physiques, les entreprises elles-mêmes s’estompent, malgré la persistance de certaines d’entre elles à se représenter par des bâtiments, vision surannée et éloignée de leur réalité véritable d’aujourd’hui http://Christian Mayeur - L’entrepreneur qui était le personnage clé du capitalisme classique est assujetti aux flux financiers qui décident du destin et des orientations de la politique des entreprises - L’entreprise que le langage financier appelle aujourd’hui : un « sous-jacent » http://Claude Bébéar tend à exploser sous la versatilité des capitaux. Bien que - la figure héroïque de l’entrepreneur constructeur se dissolve - le mythe de l’entrepreneur qui s’enrichit tout en enrichissant la communauté demeure très fort http://Félix Rohatyn-il a tendance à éclater sous la brutalité des contradictions incarnées par le capitalisme cognitif. Le salarié est « promu » en entrepreneur alors même que l’image du rôle de l’entrepreneur se dégrade. Dans ces conditions il est nécessaire d’aller voir d’un peu plus près les qualités de l’artiste en travailleur qui fascinent tant le http://Knowledge Management alors même que certains artistes abordent leur pratique sous le rôle d’artiste-entrepreneur. L’activité artistique peut être décrite en termes de générique de compétences selon l’expression de http://Pierre-Michel Menger. Ce générique attache biographiquement les compétences à la personne et à son parcours, il remplace dans l’industrie la référence traditionnelle à la qualification attachée à un poste ou à un métier. En mimant cette logique on peut proposer une liste non-exhaustive de compétences ou de qualités plus ou moins réparties chez les artistes contemporains.
Un générique de compétences artistiques
Activité répondant d’une éthique
communautaire réglée par les pairs
Adaptation aux situations
les plus diverses
Agir au moment opportun
Anticipation et production d’images du futur
Approche paradoxale des problèmes
Aptitude à prendre des risques
Auto-externalisation de l’activité professionnelle dans la vie quotidienne
Autonomie de la prise de décision
Capacité à mettre en forme les idées des autres
Captage de modèles appartenant à d’autres champs
Composition entre mémoires analogiques et mémoires numériques
Comportement atypique
Conception de technologies intellectuelles
Création de valeur symbolique
Décadrage de problèmes
Décisions inscrites biographiquement dans l’oeuvre
Développement de la sensation, de la perception et de l’analyse
Élaboration de modèles, de stratégies et de process
Expérimentation de rôles et d’identités
Expertise de la relation forme-contenu
Externalisation de nombreuses tâches au profit des décisions d’ensemble
Flexibilité des horaires et mobilité spatiale
Fondation de l’activité sur l’expérience esthétique
Fusion entre éthique et esthétique
Gestion de l’incertitude
Haute capacité à manipuler langages et symboles
Identification d’un sens à l’action non-finalisée
Imagination peu soucieuse des normes
Implication complète de la personne dans l’activité
Improvisation dans des situations imprévues
Intégration des qualités intellectuelles, psychiques, physiques
Intériorisation de l’étranger
Liaison du désir et de l’activité
Métamorphose de la pénurie en contrainte stimulante
Mise en mouvement des limites et des frontières
Montage et agencement de données hétérogènes
Mutualisation des incompétences
Organisation du travail dans le cadre de contrats spécifiques
Plasticité de l’organisation du travail
Potentiel de transformation permanente
Pratique soutenue de la méthode essai-erreur
Production hors du travail
Projets référés à une éthique de l’oeuvre
Puissance de jeu
Questionnement des formes, dans le champ et hors champ
Recomposition des équipes de travail autour de projets singuliers
Reconnaissance de formes dans un environnement multimédia
Réélaboration permanente des méthodes
Renouvellement du champ d’appartenance en opérant à ses limites
Réorganisation des différents temps de la mémoire
Reprise, déstructuration et reconfiguration du travail effectué
Réputation décrite par un générique de manifestations publiques
Scénarisation de séquences du réel
Sensibilité aux signaux faibles indicateurs de mutations
Transformation des problèmes en ressources
Utilisation stratégique des outils et références du monde commun
Mutualiser les incompétences
Lorsqu’on exprime l’activité artistique en termes de compétence, on potentialise des interactions avec l’ensemble des activités sociales, économiques et politiques. Une multitude de territoires s’ouvre pour l’activité artistique. La quantité même des ressemblances de ces compétences avec celles du nouveau modèle de travailleur de l’économie capitaliste invite cependant à un soupçon. Si la motivation générale des entreprises est le profit, qu’est-ce que l’artiste vient faire là-dedans ? L’artiste en tant qu’intervenant en entreprise est-il capable de faire autre chose que de reproduire et d’amplifier les relations de domination du management sur les salariés ? Est-ce le travail de l’artiste de favoriser la productivité du travailleur-entrepreneur de soi ? L’artiste va-t-il contribuer à l’exploitation toujours plus étendue de la subjectivité de ce travailleur au bénéfice de l’hyperentreprise toujours plus insatiable ? Ces interventions enfin seront-elles l’objet de débats, entre les collaborateurs, le management et un public ? L’art a nécessairement un caractère public, il doit pouvoir être discuté, faire l’objet de critiques, c’est sa raison même. N’y a-t-il pas là une contradiction entre l’art et le caractère privé de l’entreprise et de ses secrets ?
L’art ne peut être résumé à une série de compétences, fussent-elles les plus extravagantes. Si le premier objectif de l’entreprise est le profit, l’art nous expose à des valeurs éthiques et esthétiques, il introduit un doute sur une lecture majoritaire des signes et des formes furtives de propagande. L’art implique une philosophie du sujet, tant du point de vue de celui qui émet des propositions esthétiques que de celui qui les reçoit. Les compétences artistiques sont relatives à un projet autonome et à des valeurs discutables publiquement. Parler en termes stricts de compétences ferait de l’artiste un expert, ce qui est contradictoire avec l’incertitude au centre de son activité qui défie toute notion de compétence. L’artiste est souvent conduit à oublier certaines compétences acquises pour être en état de non-savoir, et de reconfiguration de sa mémoire. La création n’existe pas sans un certain dénuement vis-à-vis de ce qui est connu. Les compétences, le métier peuvent être un frein à l’intelligence du projet et à son ouverture alors que l’incompétence peut être une source de renouvellement. L’incompétence est un espace potentiel pour faire autrement, pour contourner son incompétence en inventant des résolutions imprévues. Le questionnement vis-à-vis des phénomènes qui nous entourent correspond à un monde dans lequel l’incertitude domine. En termes artistiques, les incompétences sont aussi intéressantes que les compétences lorsque ces incompétences se transforment en question. D’une façon plus générale, la crise précipite un doute sur la répartition du savoir. La crise démontre les limites de l’expertise. On peut alors écrire l’équation : compétence=incompétence. De leur côté, ceux par qui la crise se manifeste révèlent un savoir ignoré de l’ordre précédent. L’équation : incompétence = compétence est alors complémentaire de la précédente.
La mutualisation des incompétences http://expertises réciproques fait apparaître un commun qui potentialise des ressources et du changement. Au générique de compétence individualisé et capitalisé par un individu instrumentalisé on peut substituer un générique composé d’une variété de compétences et d’incompétences en interactions. Cette composition fait surgir des questions nouvelles, de nouvelles approches, de nouvelles ressources.
Performer la société
La réinterprétation du rôle de chacun dans son propre contexte est une condition de la transformation. Les cadres de l’industrie ne supporteront pas longtemps leur dévalorisation, l’entrepreneur de soi sera tenté de se réapproprier les finalités de son action. Si le modèle du travailleur se rapproche de celui de l’artiste, le travailleur peut entrevoir alors la possibilité de rejoindre l’autonomie de projet et de conscience revendiquée par les artistes. D’un autre côté, si l’activité artistique est porteuse d’un type idéal de travailleur, pourquoi les intérêts de l’artiste seraient-ils identiques à ceux de l’hyperentreprise culturelle de marché, alors qu’en tant qu’artiste-travailleur-entrepreneur il est tout à fait apte à formuler un réseau de collaborations artistiques proposant des échanges de services référés à des principes esthético-éthiques. Pour sortir de la répétition, l’art ontologiquement relié à la connaissance peut envisager des économies concertées fondées sur l’autonomie nécessaire des entrepreneurs de soi au-delà de la qualification d’artiste. Ces économies nécessitent d’évaluer le rôle que l’on joue dans l’hyperentreprise afin d’envisager la possibilité de rôles et de places autorisant de plus grandes libertés de choix. Si le public est capable de participer au mouvement d’innovation général dans l’industrie, il a toute aptitude à partager des expériences reliant esthétique et critique sociale.
L’invention esthétique nécessite de commencer par créer des formes de relation, d’association, de collaboration, de coopération permettant d’augmenter les capacités d’initiatives et de décisions de chacun. Toute association de personne est susceptible de fonder une économie. Échapper à l’entropie du capitalisme cognitif nécessite d’inventer des milieux de travail compatibles avec des valeurs choisies et partagées. Il ne s’agit pas du développement d’une économie parallèle, mais du développement de segments de l’économie générale. Cette même économie générale fondée sur la connaissance dont on nous dit que l’artiste contemporain est le plus apte à offrir un modèle d’opérateur. Les promoteurs et chercheurs de la société de la connaissance reconnaissent les artistes pour leur qualité d’activité plutôt que pour leurs oeuvres ce qui correspond bien à l’évolution d’une économie qui s’intéresse au process plutôt qu’au produit. La valeur est dans l’auto-organisation des ressources humaines. C’est seulement dans les conditions de développement d’une économie plurielle que de nouveaux modèles peuvent ressourcer un champ artistique sous contrôle.
On crée une économie par le design de problèmes http://design de concept_collège invisible en relation avec un milieu ou en créant ce milieu. Designer des problèmes, ce n’est pas montrer du doigt, ce n’est pas la fiction autoritaire qui consisterait à décrire les problèmes « tels qu’ils sont », c’est activer une forme publique. La forme des problèmes, largement indéterminée, est un enjeu permettant de réinterpréter une liberté de choix. La tradition artistique a toute capacité à investir cet enjeu lorsqu’elle s’investit dans une optique de transformations actives. La forme-problème doit répondre à une double exigence : d’utilité expérientielle et cognitive pour le milieu qui l’accueille et de valeur éthique et esthétique produisant un récit dans la sphère publique. Les problèmes potentialisent des mobilisations de sens, des technologies intellectuelles, des rassemblements de personnes et des moyens partageables. Les problèmes peuvent être considérés comme des ressources. Ainsi les contradictions du capitalisme cognitif sont des ressources pour des stratégies alternatives - Une action se rehausse à un niveau stratégique à condition de pouvoir s’adosser à un lieu bien spécifié - identifié en propre - et, conséquemment, de capitaliser à partir de lui ses acquis, de préparer des développements ultérieurs et, in fine, de marquer son indépendance vis-à-vis de son environnement http://Pascal Nicolas-Le Strat - Trouver les questions, puis donner une forme lisible qui révèle le problème en le dépassant dans une forme questionnante est la raison performative de l’art. Chaque élaboration nécessite d’interroger et de renouveler la méthode pour y parvenir. De ce point de vue, l’art n’est pas un discours de la méthode, mais la question singulière, en chaque oeuvre, de la méthode. L’invention de la méthode réalise l’oeuvre. Performer la société c’est métamorphoser un problème issu des contradictions sociétales en oeuvre. La méthode est constamment à réinventer dans un processus qui fasse du travail une conséquence du désir.
Sortir d’une économie de l’art résumée à la valeur d’échange permet d’envisager un renouvellement esthétique. La prise en compte de la valeur d’usage ouvre d’autres possibilités - alors que les consciences sont essentiellement devenues la « matière première » qui permet d’accéder à des marchés de consommation http://Bernard Stiegler - Alors que ce ne sont plus les consommateurs qui sont les objectifs des marchés, mais chaque consommateur qui devient la cible spécifique de frappes chirurgicales, l’art a la possibilité de proposer des modèles concurrents. Des modèles qui ne s’adressent pas à un public statistique mais à chaque personne dans une relation de coopération innovante. Ici, il faut revenir à la distinction énoncée plus haut entre connaissance et savoir. Cette distinction permet de reconsidérer les modes de rémunérations. Il est intéressant et nécessaire, de mon point de vue, que la connaissance et les productions esthétiques soient diffusées gratuitement, alors que ce qui est intrinsèquement lié, en tant que savoir, à la présence spécifique de la personne peut être rémunéré en honoraires. En attendant qu’un revenu universel nous sépare définitivement du préjugé du travail mis à mal par le capitalisme lui-même !
Des réseaux composés de http://génériques coopératifs de compétences et d’incompétences issues de différents champs semblent plus aptes à faire respecter entre pairs l’éthique qui les rassemblent qu’une corporation artistique dominée par les effets de l’hyperentreprise. Plus de refuges désormais derrière une universalité de l’art unifiée par la hiérarchie du marché, mais des pratiques éthiques concrètes entre des pairs qui se reconnaissent entre eux dans des réseaux interactifs. C’est ici la possibilité pour la singularité de chaque personne de se soustraire à la figure de l’individu-marché et de l’artiste-spéculatif et de nouer l’éthique créative à une éthique de la personne. Le problème n’est plus quelles sont les interactions possibles entre art et société. Tout est désormais possible y compris une collaboration encore plus étroite avec les prédateurs dans laquelle la conception publique de l’art disparaîtrait dans les contradictions du capitalisme. Une relation plus affirmée et plus critique entre art et connaissance permet, au contraire, d’opérer des distinctions entre les valeurs, les enjeux et la qualité des projets. Les crises ouvertes par les contradictions du capitalisme sont des ressources pour des stratégies de liberté.
François Deck |