Conférence de presse
Conforme à l’unique mélange de candeur et de cynisme qui le caractérise, le monde de l’art contemporain se plaît à imaginer que l’art peut désormais avoir lieu partout : les biennales prolifèrent, les interventions dans l’espace public aussi. S’il y a des lieux qui lui sont habituels sinon réservés (galeries, musées), il n’y aurait plus de lieux qui lui sont pour ainsi dire inaccessibles. Comment penser ce narcissisme (« je suis partout »), et comment ne pas y succomber ? Déjà on peut observer qu’il prend plusieurs formes : pour certains, après avoir annexé à son propre champ tous les coins et recoins du vécu, l’art aurait à ce point colonisé le monde vécu que plus aucun territoire ne lui résiste désormais ; pour d’autres, à peine moins candides mais légèrement plus cyniques, l’art ne saurait plus prétendre appartenir à un régime visuel supérieur aux autres activités et configurations symboliques, telles que la mode, la publicité : l’artialisation, pour reprendre le terme de Montaigne, ne serait qu’un vecteur parmi d’autres de l’esthétisation généralisée du vécu à l’ère du capitalisme post-industriel. Or s’il est vrai que bien des artistes, y compris ceux participant à la Biennale de Paris 2006, ont cherché à arracher l’art aux lieux qui lui étaient exclusifs – une partie de leur œuvre consistant à produire elle-même un milieu pour ne pas devoir subir les contraintes d’un lieu d’exposition homologué -, s’imaginer que l’art a lieu où et quand il veut relève d’un vœu pieux, ou d’une consternante naïveté épistémologique. |
En réalité, bien sûr, l’art n’a pas lieu partout, et ne peut avoir lieu que si certaines conditions de possibilité sont respectées - et il nous incombe de les reconnaître, ne serait-ce que pour les contester. Il passe aujourd’hui pour une évidence que, pour avoir lieu, les pratiques artistiques visuelles doivent être visibles ; elles doivent même jouir du plus haut coefficient de visibilité artistique possible. Dans l’art, être c’est non seulement être perçu (essi ist percipi, selon la formule de Berkeley), c’est être perçu comme tel. En l’absence de tout dispositif de cadrage susceptible de distinguer l’art de la simple réalité, les objets et activités en tous genres répugnent à changer de statut perceptuel et ontologique pour devenir de l’art. La grande originalité de la Biennale de Paris 2006 consiste à avoir regroupé une centaine de ces pratiques qui, depuis une dizaine d’années, commence à émerger - pratiques qui, bien qu’informées par une compétence, une intentionnalité ou une auto-compréhension artistiques, dégagent un si faible coefficient de visibilité artistique qu’elles demeurent imperceptibles en tant qu’art. Ces pratiques nous posent une question fondamentale : Quels sont les dispositifs qui régissent l’apparaître de l’art - du moins selon les conventions aujourd’hui en vigueur ? On peut identifier trois présupposés normatifs : que l’art a lieu dans une œuvre, c’est-à-dire que l’art se manifeste dans le monde nécessairement et presque naturellement sous forme d’œuvre ; que l’art a lieu par l’intermédiaire de l’auteur, sa présence corporelle et son autorité créative - exprimées par la signature - garantissant l’authenticité artistique de la proposition ; que l’art a lieu devant ces agrégats homogénéisés de spectateurs qu’on rangent sous la catégorie désormais plurielle de publics. S’interroger sur les lieux et non lieux de l’art, c’est donc en même temps se poser la question : qui a le droit de faire de l’art ? Qui, autrement dit, est investi de l’autorité requise pour s’assurer de l’adhésion du spectateur ? Car en fin de compte, sans l’adhésion du public au caractère artistique de la proposition, validant ainsi sa prétention à la reconnaissance (« ceci est de l’art ») par une suspension volontaire de l’incrédulité, l’art ne peut avoir lieu du tout.
Les projets artistiques faisant parti de la Biennale de Paris 2006 mettent directement en cause la nécessité pour l’art de se conformer à ces contraintes normatives : à la place de l’œuvre d’art, certains privilégient le processus artistique comme porteur de sens, récusant la subordination du faire à toute finalité extrinsèque ; certains (souvent les mêmes), loin de s’en tenir à l’autorité du seul artiste, valorisent le coautorat, généralisant la responsabilité du processus créatif à l’ensemble de personnes qui y prennent part ; certains (presque toujours les mêmes), au lieu de pratiquer un art dont la légitimité dépend de la reconnaissance du spectateur, refusent cette division du travail conventionnelle (sujet1 produit objet destiné au sujet2), lui préférant un art, non pas soustrait aux exigences de l’espace public, mais d’un coefficient de visibilité négligeable. La Biennale de Paris défend les pratiques à faible coefficient de visibilité artistique - pratiques dont la visibilité artistique est délibérément affaiblie - en défendant des pratiques ayant un double statut ontologique : relevant de l’art tout en ayant une valeur d’usage propre à un autre champ d’activité humaine. Ces pratiques relativisent les positions d’autorité et affaiblissent les attributs des experts de l’expression.
Stephen Wright
Directeur Editorial de la Biennale de Paris |