Saint-Thomas l’Imposteur
Des producteurs de films et d’émissions de télévision canadiens ou américains m’engagent régulièrement comme figurant ou acteur de troisième ordre. Ce projet d’infiltration vise à induire un texte classique aux connotations cauchemardesques et historiques dans ces productions pour le grand public. Depuis 2005, l’action s’est déroulé sur une centaine de plateaux de tournage d’émissions télévision à fort audimat (Radio-Canada, Discovery, France 2 ou TVA) ou de films de célèbres réalisateurs d’Hollywood ou du Québec.
Sur les plateaux de tournage, je fais en moyenne une dizaine de prises par journée de travail. On me demande de gesticuler, de remuer silencieusement les lèvres, presque toujours en arrière-plan, de prétendre entretenir des conversations banales avec mes pairs durant chacune des scènes. Je prononce alors, toujours sans bruit, traduisant aussi par signes subtils, un petit texte classique : Le Songe d’Athalie (1690). Cette oeuvre, inspirée d’un récit biblique, systématiquement étudiée dans tous les programmes classiques jusqu’à la révolution tranquille au Québec, est alors induite, enclavée en entier, dans plusieurs scènes de différents scénarios. Puis, je capte et emmagasine systématiquement tous les moments de mes apparitions lors des diffusions de ces films ou de ces émissions, soit à la télévision, soit à leur sortie sur DVD. Tous les mois, je réussis à extirper peut-être deux secondes de vidéo, un mot ça et là entre deux mouvements de caméras, deux chutes de films. Je réalise un montage constitué seulement de ces micro-apparitions. Comme un espion crée son réseau de contacts, je recrée ainsi l’éventuelle et complète reconstitution du Songe d’Athalie à travers ces super-productions. On pourra ensuite retravailler la post-production sonore de ce montage, détourner la bande-son originale, rendre enfin audible le texte de Racine dans son intégralité. Chaque moment s’en trouvera renversé, l’arrière-plan devenant le point d’attention au détriment de l’avant. Néanmoins, toute personne habile en lecture labiale ou familière avec la langue des signes regardant attentivement chacun de ces films, chacune de ces émissions, pourra réaliser qu’il y a là superposition, anacoluthe même, renversement transparent et silencieux de l’unité d’ambiance spectaculaire d’origine. Le texte du Songe d’Athalie compte 203 mots. Chacune de mes apparitions représente environ une seconde par mot. Collectant en moyenne deux mots par mois, les derniers mots d’Athalie dans son songe ; « j’ai senti tout à coup, un homicide acier, que le traître en mon sein, a plongé tout entier », s’énonceront vraisemblablement au cours de l’année 2011. Le songe d’Athalie : « C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit. Ma mère Jézabel devant moi s’est montrée, comme au jour de sa mort pompeusement parée. Ses malheurs n’avaient point abattu sa fierté ; même elle avait encore cet éclat emprunté, dont elle eut soin de peindre et d’orner son visage, pour réparer des ans l’irréparable outrage. Tremble, m’a-t-elle dit, fille digne de moi. Le cruel Dieu des Juifs l’emporte aussi sur toi. Je te plains de tomber dans ses mains redoutables, ma fille. » En achevant ces mots épouvantables, son ombre vers mon lit a paru se baisser; et moi, je lui tendais les mains pour l’embrasser. Mais je n’ai plus trouvé qu’un horrible mélange d’os et de chair meurtris, et traînés dans la fange, des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux que des chiens dévorants se disputaient entre eux. Dans ce désordre à mes yeux se présente un jeune enfant couvert d’une robe éclatante, tels qu’on voit des Hébreux les prêtres revêtus. Sa vue a ranimé mes esprits abattus. Mais lorsque revenant de mon trouble funeste, j’admirais sa douceur, son air noble et modeste, j’ai senti tout à coup un homicide acier, que le traître en mon sein a plongé tout entier. »
La chèvre phénomène
(Altérations, manoeuvres : depuis 1992) Altérations, série d’interventions subtiles, éphémères, ne laissant pas de traces permanentes, la plupart du temps nonautorisées, est exécuté dans différentes galeries, musées ou autres espaces d’expositions depuis 1992. Les intervention proposées visent à altérer la perception habituelle des visiteurs de ces lieux d’exposition pour une courte période temps. Les matériaux servant à ces interventions sont éphémères et ne laissent aucune trace permanente, ni dans les lieux, ni sur les oeuvres une fois enlevés. Un document
de «médiation» destiné au grand public, imitant en tout point le style et le mode de présentation spécifique à l’institution visée, recouvre également le descriptif habituel placé près de l’oeuvre. Les altérations ont pour fonction d’interroger les modes de constitutions des oeuvres produites dans ces contextes, les lieux de diffusion exposant ce genre d’oeuvres et le processus de médiatisation qui les entoure dans le cadre des visites proposées dans les institutions. La trace existante de mes altérations se retrouve dans la mémoire des visiteurs du jour et sous forme de documentation de tout type.
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