Rue de la Gare
La rue de la Gare, qui relie Aubervilliers à Paris. Un territoire en friche, entre destruction et reconfiguration, figurant, sur les documents officiels, sous le nom de Z.A.C. (zone d’aménagement concerté) mais échappant de fait à toute velléité de contrôle. Non pas pour autant un no man’s land à l’abandon mais un lieu - une zone ou, si l’on veut, une T.A.Z. (zone autonome temporaire), qui, cependant, n’est pas si autonome que cela, inscrite qu’elle est dans un tissu urbain plus vaste - que se sont réapproprié à leur manière tant la végétation toujours à même de repousser dru là où rien n’est plus supposer pouvoir pousser, que différentes populations, squatters, migrants de diverses origines et « usagers » furtifs qui se côtoient en autant de trajectoires avec chacune ses lois propres, son lieu propre. Non pas un lieu condamné à mort - et nous condamnant à la mélancolie - mais un lieu de mémoire au sens fort - débarrassé de toute nostalgie - du terme, tant mémoire brève que mémoire longue, court-circuitant différentes temporalités, brassant différentes strates temporelles, superposant et mixant couches de temps, de végétation, de constructions, d’inscriptions et de populations. Lieu de mémoire et d’oubli. De mémoire et d’attentes de toutes sortes, d’attentes et d’inattendu. Et, plus encore, lieu de vie - et non pas simplement de survie -, bouillonnant de vie, bourré de formes de vie, de vie ou, tout autant, d’art, d’art sans art et sans identité d’art, d’art inséparable de la vie.
Productions de la débrouille, de l’inventivité et de la créativité de ceux qui sont venus, pendant un temps, s’y « inscrire ».
Lieu qu’en aucun cas il ne s’agit ici de spectaculariser ni d’idéaliser (en faisant une hypothétique micro-utopie) ni même de préserver (ce qui serait en fait le moyen le plus sur de le condamner à mort) pas plus que d’en préserver à tout prix l’altérité. Non pas objet d’enquête mais lieu-sujet, à respecter en tant que tel, en en respectant pas tant l’altérité que l’hétérogénéité. Lieu, davantage que de prélèvements, a de rencontres, en l’absence de tout « hasard objectif » mystificateur comme de toute entreprise, toujours ambiguë, de remédiation sociale.
Jean-Claude Moineau |