Pinxit LM
Eté 1993, peintre, je suis employé comme agent de surveillance au Musée Gustave Moreau. D’avril 1997 à janvier 2002, je fais de cette aliénation la matière de ma pratique. J’utilise à des fins picturales le temps de travail vendu au Ministère de la Culture. Je détourne ma force de travail vendue au musée, me réapproprie ce temps - moyen de subsistance - et le transforme en temps - moyen d’existence. Cette désaliénation, dont le principe privilégié est le recouvrement du temps, se matérialise dans des actions liées à ma pratique : peindre, écrire, lire… À son insu, le musée rémunère une production dont il n’aura pas la jouissance. Ce rapt est systématisé. Hiver 1998, j’ouvre une section syndicale CGT, outil administratif, pour concrétiser mon projet pictural : modifier réellement les conditions, le temps et l’espace de travail. Décembre 2001, je prends congé du ministère de la culture et quitte la CGT. Printemps 2002, je lève un coin du voile.
Extrait de Pinxit LM 1997-2003, p.3.
« Un représentant CGT demande au médecin de prévention si les conditions de travail au musée Gustave Moreau sont bonnes. Le médecin répond qu’il existe un problème de promiscuité, elle a constaté des psychopathologies du travail. »
Extrait du procès-verbal de la Commission hygiène et sécurité du 16 novembre 1999.
« Non, non ! il est impensable, qu’un gardien parle de l’oeuvre de Gustave Moreau… Comment le pourrait-il ? » Extrait des propos du directeur. « (ne pas) raconter la vie du peintre en brodant la vérité, vous n’êtes pas conférencier. »
Extrait de la note de service du régisseur, 2.03.96.
« C’est dans notre statut, on est agent d’accueil ET de surveillance, mais elle, elle nous prend pour des ânes, des moins que rien, elle nous cantonne aux tâches de surveillance et de ménage. Aux gardiens du temple la messe est interdite. On n’a même pas le droit de parler, on ne devrait même pas répondre au public qui nous prend déjà pour des demeurés… dans d’autres musées j’en faisais des confs. Là pour qui elle nous prend ? Les tableaux aussi à la fin y font chier, moi j’les regarde plus, au début oui, mais à force t’as l’impression que c’est eux qui te regardent je les supporte plus… Rigole, toi, tu verras, à force, ça rend malade… »
Extrait des propos d’un collègue.
Tenter de ne rien faire
« (Tout le problème est d’arriver à s’annexer l’inaction.) Tu as écrit un jour qu’un collectionneur sympathique serait celui qui te payerait à ne rien faire. »
Rutault, 1992, p. 53.
« En d’autres termes, dans le repos ou dans l’art se cache un type particulier de « paresse ». Cet état particulier conduit à la réalisation de la pleine inactivité physique, en transférant toute activité physique dans la sphère de l’esprit. » [...]
15 février 1921, Vitebsk. Malevitch, 1995, p. 32.
Désaliénation
Le temps consacré au travail officiel ne peut être soutenu sans discontinuité. À travers ce travail de surveillance, activité passive, la rêverie prend le dessus, elle seule permet de résister à la pesante léthargie atrophiante. C’est la différence avec les travaux pénibles où l’esprit attentif s’acharne à trouver le geste le plus économique en dépense de force de travail. Le travail aliéné reste une mortelle expérimentation du temps qui passe. Le temps aliéné est ici un temps à ressassement.
Paresse
Pour pervertir le travail il ne suffit pas de ne rien faire. L’oisiveté doit être politisée, esthétisée et revendiquée. L’inactivité salariée, ce n’est pas de la paresse c’est du travail. Pervertir c’est changer la nature de l’objet par une jouissance joyeusement illicite. L’oisiveté est systématisée lors de laps de temps programmés, la paresse est alors un travail libérateur. Le crime qui fait oeuvre, qui est à l’oeuvre, c’est le vol du temps. J’ai détourné 617,45 heures soit, pour 46,59 F de salaire horaire : 28766,99 F. Il faut pondérer ce résultat par la contrainte exercée, en jetant régulièrement un oeil distrait sur les visiteurs, je ne peux m’échapper totalement de l’aliénation de la fonction. Toutefois, la jouissance produite par le vol reste une valeur ajoutée inestimable.
« Le temps pendant lequel le travailleur travaille est le temps pendant lequel le capitaliste consomme la force de travail qu’il lui a achetée, si le travailleur consomme pour lui-même son temps disponible, il vole le capitaliste. »
Marx, 1993, p. 260.
Pinxit Laurent Marissal, éditions Incertain Sens, 2006. (extraits)
Le temps est le motif fondamental de mes actions. Il doit être dépeint, repeint, renversé. Le temps est une surface, je me la réapproprie. C’est par le temps recouvert que se performe la désaliénation, les différentes traces n’en sont que la matérialisation. D’avril 1997 à août 1998, sur 862,50 heures de travail aliéné j’ai pu recouvrir 617,45 heures de travail clandestin. Et ce par des actions liées à ma pratique : écrire, lire, paresser, voir mes amis…
À la place de. Le dimanche 14 février 1998 j’inverse les chaises de la salle à manger des appartements du peintre… (Non rétablies). Exposé aux visiteurs, aux personnels, à l’administration (à leur insu) ainsi qu’aux lecteurs de la revue C.1855, Le Feuilleton N°5 (Juin 1999) (Coll. part. Conflans Ste-Honorine).
Revendication N°14. Installer pour le personnel du musée des toilettes distinctes des toilettes du public. Première plate-forme de revendications, signée par le personnel du musée Gustave Moreau le 14 septembre 1997. Les travaux du musée ont permis : la réfection des peintures d’un local de rangement et la création d’un sanitaire à la place de la douche située au 2e niveau de l’escalier de secours : avec notamment pour ce nouveau WC une réfection des peintures au plafond, des murs, des boiseries, des canalisations [...] d’un lave-mains, et la pose d’un carrelage... Ces travaux, d’un montant de 7112,76 € ont été financés par le musée. Extrait du procès-verbal du Comité Hygiène et Sécurité de la Direction des Musées de France du 13 décembre 1999. Après des multiples réunions avec la direction, quelques jours de grèves et la convocation d’une inspection hygiène et sécurité, l’action a portée ses fruits, nous avons enfin obtenu, conformément à la réglementation, des toilettes pour le personnel séparées de celles du public... Laurent Marissal, Secrétaire CGT-Moreau. Le 15.12.1999.
Les 62 livres lus par Laurent Marissal pendant le temps de travail
Idéologies et appareils d’état
Louis Althusser
Paris, 1982.
Lu le 28 septembre 1997.
Blanche ou l’oubli
Louis Aragon
Paris, 1967.
Lu le 8 novembre 1997.
Messages révolutionnaires
Antonin Artaud
Paris, 1971.
Lu le 19 juillet 1997.
Il est temps
Robert Barry / René Denizot
Paris, 1980.
Lu le 14 juin 1997.
Watt
Samuel Beckett
Paris, 1982
Lu le 11 octobre 1997.
Travailler, Moi ? Jamais !
Bob Black
Paris, 1997.
Lu le 28 décembre 1997.
Méditations pascaliennes
Pierre Bourdieu
Paris, 1997.
Lu les 19, 20 octobre 1997.
Contrefeux
Pierre Bourdieu
Paris, 1998.
Lu le 18 avril 1998.
L’emploi du temps
Michel Butor
Paris, 1985.
Lu le 22 juin 1997.
Qu’il n’y a pas de problème de l’emploi
Renaud Camus
Paris, 1994.
Lu le 6 juin 1998.
La chasse au Snarck
Lewis Carroll
Paris, 1996.
Lu le 1er décembre 1997.
Pierre Clastres
La société contre l’état
Paris, 1991.
Lu les 15, 16, 21 mars 1998.
Panégyrique
Guy Debord
Paris, 1997.
Lu le 9 novembre 1997.
De l’assassinat considéré
comme un des Beaux-Arts
Thomas De Quincey
Paris, 1983.
Lu le 14 février 1998.
Spectres de Marx
Jacques Derrida
Paris, 1993.
Lu les 28, 29 juin 1997.
La liberté ou l’amour
Robert Desnos
Paris, 1982.
Lu le 12 octobre 1997.
Ensembles relations
C. Jeulin.C, Proteaud,
D. Sperandio
Paris 1981.
Lu le 3, 4 janvier 1997.
Journal du voleur
Jean Genet
Paris, 1986.
Lu le 31 mai 1997.
Misères du présent
Richesse du possible
André Gorz
Paris, 1997.
Lu le 29 décembre 1997.
La norme et le caprice
Francis Haskell
Paris, 1986.
Lu les 18, 19 octobre 1997.
Esthétique III
G.W.F Hegel
Paris, 1979.
Lu le 30 novembre 1997.
Ernest Hemingway
Le Chaud et le froid
Paris 1996.
Lu le 6 avril 1997.
En avant DADA
Richard Huelsenbeck
Paris, 1983.
Lu le 11 juillet 1998.
Le Procès
Franz Kafka
Paris, 1987.
Lu le 10 mai 1997.
Johannes Climacus
Soren Kierkegaard
Dijon, 1997.
Lu le 21 avril 1998.
Le discours de la servitude volontaire
Etienne de La Boétie
Paris, 1985.
Lu le 21 juin 1997.
Mémoires
Pierre-François Lacenaire
Paris, 1968.
Lu le 25 janvier 1998.
Le droit à la paresse
Paul Lafargue
Paris, 1978.
Lu le 30, 31 août 1997.
Poésies
Lautréamont
Paris, 1996.
Lu le 1er décembre 1997.
Eléments de logique
contemporaine
François Lepage
Montréal, 1995.
Lu le 23 août 1997.
L’établi
Robert Linhart
Paris, 1983.
Lu le 29 novembre 1997.
Le talon de fer
Jack London
Paris, 1990.
Lu les 13, 15 décembre 1997.
Philosophe à vendre
Lucien
Paris, 1966.
Lu le 17 août 1997.
Comment ça va ?
Vladimir Maïakovski
Paris, 1988.
Lu le 23 août 1997.
La paresse comme
vérité effective de l’homme
Kasimir Malévitch
Paris, 1995.
Lu le 23 juin 1997.
Détruire la peinture
Louis Marin
Paris 1997.
Lu les 13, 14 septembre 1997.
OEuvres, Économies II
Karl Marx
Paris 1972.
Lu les 21, 22, 27, 29 septembre,
4, 6 octobre 1997
& les 8, 15, 16 février 1998.
Le Capital, Livre I
Karl Marx
Paris 1993.
Lu les 27, 28 avril, le 24 mai,
les 1, 2, 7, 21 juin
& le 21 septembre 1997.
Manifeste du Parti communiste
Karl Marx et Friedrich Engels
Paris, 1994.
Lu le 23 août 1997.
Écrits et propos sur l’art
Matisse Henri
Paris, 1986.
Lu le 24 mai 1998.
La vie de Karl Marx
Boris Nicolaïevski
Paris, 1997.
Lu le 19, 20, 25 juillet 1998.
Par-delà le bien et mal
Friedrich Nietzsche
Paris, 1982.
Lu le 6 septembre 1997.
Vérité et mensonge
au sens extra-moral
Friedrich Nietzsche
Paris, 1997.
Lu le 13 juin 1998.
Politique de la vision
Linda Nochlin
Paris, 1995.
Lu le 18 janvier 1998.
Idea
Erwin Panofsky
Paris, 1989.
Lu le 21, 27 décembre 1997.
L’apologie de la paresse
Clément Pansaers
Paris, 1996.
Lu 18 mai 1998.
Le Parti pris des choses
Francis Ponge
Paris, 1991.
Lu le 21 février 1998.
Pratiques d’écritures
Francis Ponge
Paris, 1984.
Lu le 12 octobre 1997.
Lettres et propos sur l’art
Nicolas Poussin
Paris, 1989.
Lu le 26 juillet 1998.
La fin du travail
Jeremy Rifkin
Paris, 1996.
Lu les 10, 16, 17 mai 1998.
Nouvelles impressions d’Afrique
Raymond Roussel
Paris, 1996.
Lu le 26 avril 1997.
La poésie est inadmissible
Denis Roche,
Paris, 1995.
Lu le 23 mai 1998.
La fin de l’objet fini
Claude Rutault, Frédéric Bougle
Paris, 1992.
Lu le 24 mai 1997.
définition/méthode, (tapuscrit)
Claude Rutault
Vaucresson, 1998.
Lu le 27 juin 1998.
Éthique
Baruch Spinoza
Paris, 1996.
Lu les 5, 6 juillet 1997.
Le temps de la production
Catherine Strasser
Strasbourg, 1997.
Lu le 15 février 1998.
La désobéissance civile
Henry David Thoreau
Paris, 1992.
Lu le 19 juillet 1997.
Beauté du crime
Jacques Verges
Paris, 1996.
Lu le 22 juin 1997.
En écoutant Cézanne
Ambroise Vollard
Degas, Renoir,
Paris, 1994.
Lu le 11, 12 mai 1997.
Sur les couleurs
Ludwig Wittgenstein
Mauvezin, 1989.
Lu les 16, 17 août 1997.
Études préparatoires
Ludwig Wittgenstein
Paris 1985.
Lu le 10 janvier & les 17, 18 mai 1998.
Le poète comme un boxeur
Kateb Yacine
Paris, 1994.
Lu le 7 février 1998. |