Paul Robert - coureur de fond
Paul Robert s’entretien avec Maurice Soussan, directeur de la fondation Soussan Ltd
Paul Robert : L’Antiquité est pleine d’histoires utiles aux artistes. Ainsi, lorsqu’on veut fonder mythiquement la peinture, on cite le concours entre les raisins de Zeuxis et le rideau de Parrhasios…
Maurice Soussan : Ah c’est toi qui commences ?
PR : Ou l’histoire de Protogénès dépité jetant son éponge contre le chien qu’il est en train de peindre. En architecture, on va plutôt du côté de Dédale et de son labyrinthe. Les dessinateurs et les photographes se fondent sur Dibutades, traçant l’ombre de son amant à la lueur d’une bougie…
MS : Asseyons-nous un peu…
PR : Moi, je préfère l’histoire de Mithridate, ce Roi du Pont qui, pour éviter de mourir empoisonné, s’immunisait en avalant chaque jour une petite dose de poison. Depuis, les médecins lui doivent la mithridatisation, et les artistes aussi. Il faut se méfier de l’art qui dort : il y en a partout, qui s’immisce dans n’importe quoi. Mais combien d’artistes pensent à s’immuniser contre lui ?
MS : Attention ! […]
MS : Ça va ?
PR : Ton invitation […] à représenter Soussan Ltd cet été à Pougues-les-Eaux était dangereuse. J’allais devoir supporter une immersion intense : vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept dans une cure d’art ! Heureusement, j’ai pu boire l’eau minérale de la Source St-Léger pendant trois semaines. Deux semaines en préventif et une semaine en curatif. Cette eau issue du sous-sol sur lequel s’élève le centre d’art m’a aidé à supporter tout cela. Mes tendons d’artiste-coureur-de-fond, sont pourtant très sensibles aux sautes d’hydratation.
MS : Alors, ça va ?
PR : Les analyses du trois juillet deux mille deux, dossier n° 0207034028, laboratoire Briquet-Fournier à Andrésy, et celles du trente juillet deux mille deux, dossier n° 30/07/02-1-0124, laboratoire Monier-Chatron à Clermont-Ferrand, prouvent que j’ai encaissé sans dommage l’exposition. J’emploie ce terme au sens d’exposition au soleil.
MS : L’ombre est fraîche ici.
PR : Il faut se méfier des capacités d’immiscion de l’art. Il suinte de n’importe quoi, presque tout seul, comme une tentation insidieuse. Les zones de naïveté et d’innocence sont rares. Elles sont même de plus en plus rares : plus les artistes travaillent, moins on a de repos. On pense être tranquille avec telle activité ou telle chose, on attend quelques années sans se méfier, et un jour un artiste arrive. Et voilà la zone d’innocence grignotée puis empoisonnée. Voilà pourquoi on devrait toujours avoir une pensée pour Mithridate.
MS : L’art t’empoisonne ?
PR : Avec la course à pied, je croyais être tranquille. Il me semblait que la performance sportive n’était pas d’ordre artistique. L’art, c’est du symbolique : la part du « comme si » y est énorme. Tandis qu’avec le sport, on est dans le réel véridique. Un artiste peut jouer avec une apparence de sportif, il peut « faire comme si » en prenant des poses de boxeur, ou en faisant de l’escalade en salle, le temps de la photo, il peut collectionner des poses de supporters dans les gradins, fabriquer une voiture de F1 en scotch et bouts de carton, et caetera. Mais un sportif ne peut pas faire semblant.
MS : Un peu d’eau ?
PR : La sueur, la fatigue, le chrono, le vent de face pendant dix kilomètres, le mal au ventre alors que trois coureurs derrière sont en train de revenir : tout cela c’est méthodique, mesurable, répétitif, compétitif, et génétique. Le sport est probablement une des activités humaines résistantes à l’art. Comme on dirait en médecine d’une bactérie qu’elle est résistante à un antibiotique. Le sport a un statut médiatique très fort, aveuglant, qui fait écran : les artistes s’en prennent beaucoup plus à l’image du sport qu’au sport lui-même.
MS : Comme ça ?
PR : Merci. à Pougues, c’était à moi d’être prudent, de ne pas oublier mes sept ou huit petites bouteilles quotidiennes d’eau garanties par le musée des nuages. Mithridate aussi prenait quotidiennement son poison anti-poison. À ce propos, je me demande de quoi il est mort ; poignardé, peut-être ?
MS : Santé !
PR : Lors d’une prochaine participation à une manifestation officiellement artistique, il me faudra trouver un équivalent à ces cent cinquante et une bouteilles.
MS : Est-ce bien nécessaire ?
PR : à moi de ne pas trop laisser croire que courir me fournirait la métaphore d’un cheminement existentiel. Ce serait tout à fait faux.
MS : Vraiment ?
PR : J’aime que les spectateurs présents lors d’un de mes podiums puissent soit garder leur innocence et assister à une remise de récompenses, soit constater qu’ils en sont à voir de l’art partout, aussi facilement que surgissent d’un nuage des figures de chevaux ou de dragons.
MS : Bonjour madame.
PR : Plusieurs maires, plusieurs journalistes témoins de mes performances sont restés innocents. J’ai les articles de journaux pour le prouver. En tant que sponsor, Soussan Ltd me fournit avec son logo de fournisseur des musées un garde-fou parfait. La mithridatisation, c’est ça, une question de dosage, de recto-verso, d’équilibre entre prégnance et insinuation.
MS : Je cherche un autre mot…
PR : Je sens les copains du club tenaillés par l’envie de me « charrier », lorsqu’ils me voient débarquer en compétition avec un de ces tee-shirts. Et ils n’osent pas…
MS : …
PR : Quelque chose les arrête.
MS : Continuons.
PR : Pendant la cure d’art, les choses n’avaient rien d’insidieuses. On était dans le surdosage franc. C’est pour cela que, de toutes les courses que j’y ai faites, ma préférence va à la plus exubérante, celle effectuée à la demande de Madame Laurence Courtois : courir vingt-cinq kilomètres en quatre boucles, le long de la nationale sept entre l’entrée et la sortie de la ville. Je devais coller un chewing-gum pour marquer chaque passage devant les panneaux d’entrée et de sortie de Pougues, par un après-midi de juillet. Philippe Zunino m’accompagnait sur un vélo de ville. En chemise blanche et canotier il déclamait au porte-voix des vannes de Pierre Dac. Lui, Jonglant très droit entre les voitures et les tables de bistro, moi suant, courant et mâchant du chewing-gum de plus en plus sucraillé à cause de la soif…
MS : Thin Tchin.
PR : Tchin.
PR : Ton tchin-tchin final me va bien. J’embraie dessus. A propos de surdosage et de tchin-tchin, ça me fait penser au dopage. Le café est une substance dopante. Tu veux savoir à partir de quelle dose ? Il paraît que Balzac en buvait plusieurs cafetières par jour. Officiellement, il en faut dix litres par jour pour atteindre la concentration de caféine interdite. Imagine ce que cela te ferait d’avaler ces dix litres, et de là tu extrapôles la nocivité des autres dopants... Les artistes ne pensent pas assez que les sportifs sont les champions de la préparation optimisée à l’effort. Ils n’essaient pas de mettre toutes les chances de leur côté. Il y a pourtant des pratiques. Je parle des pratiques honnêtes, bien sûr, dont ils pourraient s’inspirer. Par exemple en matière d’entraînement. Mithridate s’entraînait quotidiennement, lui. Les artistes s’entraînent-ils ? Beaucoup semblent confondre phases d’entraînement et phases de compétition. Ils négligent les phases de récupération. Si l’on se croit en compétition chaque fois qu’on se met au travail, non seulement on s’installe dans une routine mais en plus cette routine est épuisante. On est perdant d’avance. Lorsqu’on commence une nouvelle activité, il y a une petite phase de « protestation » du corps puis l’adaptation se fait, suivie de progrès rapides. La constatation vaut du reste au niveau de l’évolution du corps social. Mais tous les sportifs savent aussi que, passée cette phase de progrès spectaculaires, on stagne, à moins d’augmenter démesurément la charge de travail. à faible niveau, l’entraînement par répétition suffit. à haut niveau non. Le corps - cerveau compris, évidemment - est un grand fainéant, qui ne s’adapte que pour mieux s’économiser, pour trouver au plus vite comment se réendormir durant le nouveau type d’effort qu’on lui a imposé. Au niveau cellulaire, la preuve par le contraire s’appelle le cancer. En sport de haut niveau, s’entraîner oblige à alterner répétition et rupture, ancrage et réveil. Et ne jamais confondre entraînement et compétition. Toujours penser à la récupération. Les militaires y pensent, eux, ils savent bien que c’est essentiel à l’impact de l’alimentation sur le fonctionnement cérébral. Je m’entraîne en art comme en sport. Je récupère plutôt bien de Pougues. La récupération, les artistes s’y intéressent sous forme de l’éloge à la paresse. Les joueurs d’échecs ont eux aussi des acquis réels en matière de concentration mentale, il faut aller voir de ce côté là et penser à Duchamp. Les gens sentent bien intuitivement qu’il y a là quelque chose à ne pas négliger, lorsqu’ils mettent par exemple un peu de musique pour se stimuler pendant le travail, mais cela reste trop artisanal. L’amplification des performances par surcompensation (1) par effet de vague, ça aussi, c’est une notion intéressante. On la repère très bien chez Picasso. Je me souviens du projet de conseils personnalisés pour la mise en forme, dont nous avons discuté avec ton directeur avant Pougues. La forme, l’informe, ça existe en art, d’accord. Mais le sport de haut niveau rajoute qu’on est perdant d’avance si on ignore comment remettre se en forme alors que l’art permet la table rase, ou un perpétuel recommencement. Je m’aperçois que je dis « le sport » depuis le début. Je devrais plutôt dire course à pied ou de fond, ce serait plus juste par rapport à mes recherches personnelles. Je parlais tout à l’heure de métaphore existentielle. Dans la plupart des pratiques sportives, faire une compétition c’est symboliquement tuer l’autre. Le jeu d’échecs me semble du même ordre, en plus raffiné. En course à pied, on est seul. L’autre, c’est soi-même. Pourquoi ai-je cette angoisse de préférer courir à marcher ? On parle d’une pensée en marche, de quelque chose qui trotte dans la tête. On dit que marcher aide à réfléchir. Et courir ? Il y a trois familles de courses : la piste, le cross, et l’orientation. La piste, c’est le compte tour, la fuite sans fin contre le temps linéaire. Le cross, c’est la victoire sur l’obstacle comme sur les embûches. Préférer la course d’orientation, c’est préférer avoir son propre chemin à inventer, se chercher soi-même. Comme dans la vie le but nous est toujours donné ; à nous de savoir ce que nous faisons avant le but... Je suis content d’avoir été champion militaire par équipe au Championnat Interdivisionnaire de Course d’Orientation, en 1989. Dommage qu’il n’y ait pas eu de Championnat de France pour appelés cette année-là. à chaque fois que j’y repense, il me vient en même temps à l’esprit le voyageur sans boussole, de Dubuffet, l’oeuvre du MNAM, comme un parrain. La course, l’exploration, la marche, faire ses courses... D’autres artistes utilisent la marche. ça donne forme et ça aide à réfléchir, on le sait depuis les grecs. Mais pas courir : il se passe autre chose. C’est pour cela que la course d’orientation est si difficile. Ressasser une pensée pendant l’entraînement, toujours la même, oui, on peut, c’est même presque automatique. Avoir des sortes de bouffées de pensée, oui, ça arrive aussi. Ce sont des sortes de morceaux de pensées, partielles au point que le sens y redevient flottant, étrange - à condition d’ailleurs qu’elles ne se réévaporent pas et qu’on réussisse à s’en souvenir après la course ! La Pyramide de la Concentration, dont tu as le texte, est une pâle reprise de phrases automatiques ressassées dans les bouffées de pensée, mais reformulées, pour redevenir compréhensibles. Construire tout en courant une pensée dont on ne perde pas le fil est vraiment difficile.
MS : Je ne peux plus suivre…
PR : Dans les revues spécialisées pour préparateurs sportifs, on parle de la capacité qu’ont les sportifs d’endurance longue à déconnecter mentalement. Il y a des seuils à la lucidité, avec une zone optimale à la performance mentale située entre 40 et 80% de VO2max (²). En-deça de 40 %, effectivement, on ne marche pas encore. Au delà de 80 % interviennent les modifications hormonales liées au stress compétitif. Pendant une épreuve longue comme un marathon, on croirait avoir le temps de réfléchir, mais non. J’en suis certain, je n’ai jamais fait d’art en compétition. Au mieux, j’y ai exécuté des oeuvres ou des performances prédéfinies avant la course. Pour revenir sur ce que je te disais de la mithridatisation, peut-être y a-t-il là, dans la pensée elle-même, une des ultimes zones inaccessibles à l’art. La rupture des 80 % est liée à notre système neurovégétatif, lequel est ce qu’il est depuis que nous sommes Homo Sapiens Sapiens. Et tu sais que l’art a explosé il y a 40 000 ans avec l’apparition de l’Homo Sapiens Sapiens, lequel n’a pas le même système neurovégétatif que les espèces humaines qui l’ont précédé. Le stress compétitif serait une zone résistante à l’art, autrement dit une de ses limites. Une de mes hypothèses de travail est que, s’il existe une limite à l’art, à sa définition, à son extension, alors cette limite ne sera pas d’ordre conceptuel, social, ou économique, mais d’ordre neurophysiologique. Quoiqu’il en soit, dès qu’un humain s’adonne à fond dans les échecs, dans le sport, ou dans n’importe quelle autre activité, ça a une conséquence qui m’intéresse : il développe une fantasmatique particulière. Et s’il y a fanstasmatique, l’art est presque déjà là. Il suffit d’un petit coup de pouce pour qu’il passe dans le domaine du visible. Et là, pas besoin de Mithridate, on ne fait pas semblant, parce qu’on le vit.
MS : C’est fini ?
PR : Dans ton introduction, tu annonçais le sport comme un motif artistique ou comme une thématique, alors que je le prends comme un moyen existentiel - l’art en étant un autre. Il me permet de « donner du goût », de « prendre plaisir » à vivre, exactement comme l’est l’art pour moi. Je m’appuie sur le sport pour faire de l’art parce qu’il est un subterfuge : il me permet de glisser dans chacune de mes oeuvres la part existentielle que j’y exige. Une oeuvre sans dimension existentielle, c’est du rien, du formel « ce contre quoi je propose la mithridatisation ». Réciproquement, l’art me permet d’affiner ma pratique sportive. Si je me place de ton point de vue - celui de l’artiste - alors le sport me permet de faire balancier vers un autre monde, vers l’étrangeté à l’art. Mais si je discute avec des sportifs, ou si je dispute une compétition, alors c’est l’art qui devient l’élément faisant basculer mon activité sportive vers un autre monde. Je n’élève donc pas ma pratique sportive au niveau d’un art, puisque j’essaie de faire en sorte que l’un soit la réciproque de l’autre : que la pratique sportive et la pratique artistique soient par exemple deux moyens simultanés de nourrir ma fantasmatique personnelle. Je voudrais qu’il y ait art parce qu’il y a sport, qu’il y ait sport parce qu’il y a art, et surtout qu’il y ait sport ou art mais qu’ils soient chargés de vécu. Disons que je suis un sportif avec un imaginaire d’artiste et un artiste avec un imaginaire de sportif.
Cet entretien s’est déroulé à l’issue de la Cure d’art contemporain conçue par Frédérique Lecerf, artiste en résidence au Centre d’art de Pougues-les-Eaux (2002). Soussan Ltd, fournisseur des musées a prêté son concours à cette expérience et a notamment invité Paul Robert à intervenir physiquement dans la Cure. Paul Robert, qui courrait déjà sous nos couleurs de fournisseur à offert aux curistes un service de coursier à pied déployé sur un rayon de 17 km. |