Olivier Stévenart, technicien de surface et ambassadeur (OSTSA)
Origine
ça ne se met pas en place du jour au lendemain. C’est vrai qu’au départ l’idée m’est apparue en remarquant que nombre d’étudiants de Beaux-Arts ont abandonné leur travail après leurs études parce qu’ils avaient besoin de vivre aussi et se sont engagés dans des voies alimentaires. J’ai commencé un travail de jardinier pendant un an au milieu de mes études. L’art au départ ne nourrit pas et il fallait que je réfléchisse à mon engagement après pour continuer ces études en me disant que ce ne soit pas pour rien. Et c’est comme ça que je me suis décidé à incorporer le travail alimentaire dans mon travail pour ne pas m’en écarter. D’abord les prémisses sont un peu une recherche, une exploration, tu essaies de voir dans quel domaine tu te sens à la fois efficace et intéressé et tu vois si le milieu dans lequel cela se passe te convient aussi. J’ai commencé la chimie, quand j’ai vu le milieu et le travail qui m’attendait après, c’est-à-dire dans des laboratoires, etc., et puis peut-être que je n’ai pas rencontré les bonnes personnes c’est ça aussi. C’est une histoire de personnes aussi, de rencontres qui fait que tu choisis ta voie, mais c’est grâce aussi à plein de gens que j’ai rencontrés.
Vivre et art de vivre
Tout participe, au bout du compte tout est lié. Je peux être dans une situation ou le travail ne sera pas visible dans le milieu artistique, dans le sens où je ne pourrai pas organiser de vernissage et je réagis de la même manière. J’ai construit, il y a peu de temps une cloison qui ne sera jamais visible mais j’ai quand même signé à l’intérieur. Il y a une signature qui est cachée, toujours, qu’on ne peut voir qu’à la destruction de l’objet. Tout est lié, ça ne change pas mon attitude.
Immatériel
L’ouvrier, il n’y a rien de plus matérialiste, il ne travaille qu’avec des choses très concrètes : des outils, des matériaux tout ça c’est lourd à porter. Et au bout du compte ce qui reste c’est l’espace pris entre ces matériaux. C’est rendre hommage à l’espace même. Ce qui compte ce n’est pas tellement le résultat, c’est la démarche. C’est cet engagement physique comme une performance et que reste-t-il de la performance1 ? Rien, à part des oui-dire, quelques documents. Ce ne sont que des paroles et des bruits qui courent et pour moi c’est très bien. Au moins l’action n’a pas été rien, il en reste quelque chose. On en parle plus qu’on ne voit quelque chose.
Travail exposable
Bien sûr, qu’est-ce que ça veut dire exposable, est-ce qu’il est montrable ? Même si on ne voit rien, c’est montrable. Il suffit d’expliquer les choses. Parfois je fais un vernissage, les gens ne voient rien, mais il s’est passé quelque chose dans ce lieu. Au bout du compte, les anecdotes, le poids, la matière qui a été employée, tout ça est communicable. Exposable oui, exposition non. Pour moi l’exposition n’a plus de sens aujourd’hui surtout dans ma démarche, je ne me vois pas très bien faire visiter pendant des jours et des jours un lieu vide. Pour moi ce qui est important c’est le vernissage et donc il n’y a pas d’exposition, l’exposition, c’est terminé. Mais, dans mon travail, il y a des interventions entières et d’autres qui s’apparentent au showroom, comme dans les foires du bâtiment et ça c’est vraiment de l’exposition qu’on peut visiter. Il s’agit de montrer ce que l’on est capable de faire, cela n’est pas très loin de l’atelier déplacé, de l’exercice, du « chef d’oeuvre » de l’apprenti compagnon. Dans ce sens-là c’est une manière de pouvoir participer à une exposition qui perdure, ce n’est pas pour moi une oeuvre d’art en tant que tel, c’est plus du domaine de ce que je peux faire, une démonstration de ce que l’on pourrait faire ailleurs et de manière définitive. L’exposition non, le showroom oui.
Public
Vivable, mais je ne sais pas si une oeuvre doit être vivable ? Même s’il n’y a rien, en fait ce qui m’intéresse plus ce n’est pas tellement montrer pour montrer, c’est de faire pour avancer et le public me dérange un peu dans le sens où pour moi c’est un terme un peu flou et je ne sais pas trop qu’en penser. Pour moi ce qui est intéressant c’est le rapport avec les gens en direct : on ne voit rien, mais moi je suis là pour pouvoir expliquer la chose, aussi et je préfère, qu’on puisse faire passer le travail par la parole plutôt que par un texte. Maintenant, une interview c’est très bien. Je suis écoeuré d’objets, de ce qui est visuel, détachable et transportable. J’aime bien qu’il n’y ait pas grand-chose à voir, ce qui compte aussi c’est l’événement, c’est le rassemblement de certaines personnes à un certain endroit pour partager la fin d’un travail. Un travail qui ne se voit pas, je trouve ça beaucoup plus intéressant qu’un travail qui se voit trop.
Absence
Oui, tu peux le dire pour le spectateur. Pour moi, l’oeuvre en elle même c’est le temps que j’ai passé à travailler dans le lieu où sur le lieu où autour du lieu et ce qu’il en reste ce n’est pas grand-chose parce qu’au bout du compte, l’ouvrier balaie, il apprête, il ne reste rien comme trace de son travail. Le travail a disparu et il n’en reste qu’une sorte de résidu, un précipité que les gens peu avertis ne voies pas. Moi je vois tout et eux ne voient rien du tout.
Inauguration
Il faut savoir accueillir les gens de manière tout à fait bourgeoise, càd que j’essaie de les recevoir de manière correcte par rapport à mon éducation en leur offrant des cigarettes américaines ou françaises, des cigares, une belle nappe, un beau bouquet de fleurs, du bon vin... Et surtout pas dans des gobelets. Je n’impose rien dans les vernissages. Tout se passe comme si c’était chez moi. Quand je travaille dans un lieu pendant une quinzaine de jours, je m’approprie l’espace.
Ostsa
Technicien de surface est un terme qui a 2 significations. Ce qui m’intéresse c’est la surface, ce qui est superficiel et dans la superficialité il y a de la profondeur, c’est ce qui révèle ce qu’il y a derrière. Et c’est aussi l’homme qui nettoie. Un bon ouvrier nettoie après son travail et c’est comme un rituel. Ambassadeur, parce que l’ambassadeur a un art de recevoir et aussi c’est quelqu’un qui discute, qui propose ; qui dispose, qui négocie... Disons que le technicien c’est plus du côté de l’action, du travail proprement dit et l’ambassadeur plus du rapport aux gens.
Vendable
L’idée de vendre mon travail en tant qu’oeuvre d’art est tout à fait naturelle pour moi. Je vends mon intervention et le prix serait en conséquence.
Requestionnement
L’art n’est que questionnement pour moi et le fait de poser la question est plus important pour moi que d’y répondre. L’oeuvre doit s’échapper. Je crois que trop de gens s’imaginent que l’art a quelque chose à révéler alors que l’art n’est là que pour poser des questions.
Signature
Ils sont signés dans la matière elle même. La signature n’est jamais apparente. De la même façon, je date le travail et c’est important puisque chaque travail se succède et supporte le suivant.
Effort
C’est comme un performeur, est ce qu’il fait des efforts ? Ce n’est pas le cirque, un type qui fait une action, une performance, pour moi c’est simplement mettre son corps en mouvement dans un espace ou avoir conscience de son corps et faire passer quelque chose. Le corps est au bout du compte un outil et je crois que ce n’est pas tellement de l’effort, mais un exercice physique qui est un plaisir et aussi il y a des tensions, des forces, c’est plus du domaine de la danse. Est ce que les danseurs font des efforts ? L’idée d’effort me dérange fort, c’est comme de la souffrance, moi je ne souffre pas quand je travaille.
Ostsa
Note
1. Ostsa nomme parfois ses chantiers - travaux de bâtiment - des « performances ».
PLUS OUVRIER QU’ARTISTE
Je suis entre quelqu’un qui travaille et
quelqu’un qui essaie de s’expliquer.
Olivier Stévenart...artiste-ouvirer
« Je suis un enfant de bonne famille et je le suis resté, j’ai toujours mes manies ». Après avoir réussi sa 1ère année à l’E.R.G. (École de Recherche Graphique) en publicité, il pense avoir trouvé sa voie et décide d’arrêter ses études pendant un an, juste un an, pour travailler, pour s’éloigner un peu de la famille. II devint donc jardinier et quand vint la morte saison, c’est manutentionnaire qu’il s’improvisa déchargeant des caisses, les classant pas catégories, « ma première performance ! », « Olivier, tu es sur une mauvaise pente, tu vas te retrouver ouvrier », disait-on chez lui. En fait « c’est ma destinée d’être ouvrier [...] mon père était jardinier et mon grand père architecte. C’était un retour aux sources, un travail de recherches. Tout travail est pour moi une recherche et donc lié à mon histoire ». Ainsi a-t-il commencé à refaire des parquets chez des gens, à faire des travaux de chantiers.
Comment es-tu passé d’un travail lucratif à une démarche artistique ?
Ou on s’engage, ou on ne fait rien. J’ai vu beaucoup de gens sortant d’une école artistique et faisant autre chose pour gagner leur vie. Moi l’ai pris le problème à sa source : le fais des boulots pour gagner ma vie et je veux faire de l’art, alors le travail pour gagner ma vie sera mon art. Si je continue à faire des chantiers sans cette optique artistique, j’abandonne ce que j’ai choisi, c’est-à-dire aller plus loin que simplement exécuter. C’est d’abord une recherche, une vocation, comme d’entrer en religion. II faut de la patience et d’abord penser à soi et je ne crois pas que ce soit nécessairement égoïste de penser à soi. C’est important dans mon travail de donner, d’être généreux, d’offrir quelque chose qui n’a pas forcément d’importance : un signe qui peut voyager. Donc je distribue des choses à mes vernissages, je parle, je raconte des histoires, des choses insignifiantes mais qui ont pour moi du signifié.
Comment décides-tu d’intervenir sur un parquet, plutôt que sur un mur ?
Quand j’arrive dans un lieu où je dois intervenir, je me fie souvent à ma première impression, ça n’est pas toujours précisément réfléchi. Ici j’ai envie de refaire les murs, là je voudrai faire de l’isolation ou cirer le sol. Je viens de passer un mois à isoler pour quelqu’un, j’ai aujourd’hui envie de travailler avec ces matériaux.
Faire un vernissage après que tu aies fini ton travail te distingue-t-il d’un ouvrier ?
L’ouvrier fait la même chose. Il existe un rituel : quand le gros-oeuvre est terminé, on accroche un sapin ou une branche au point le plus haut de la construction et qui restera jusqu’à l’arrivée des couvreurs. Les Compagnons signent toujours ce qu’ils font. Comme l’ouvrier, je me fous de ce que va devenir ce que j’ai effectué ; le travail est fait, il est tout de suite visible, c’est gratifiant et l’ouvrier est content. S’il n’a plus ce plaisir, il peut arrêter de travailler.
Lorsqu’on arrive à l’un de tes vernissages, on cherche ce qu’il y a à voir. Par contre toi, on te remarque toujours de part la tenue que tu portes...
Le vêtement est important. Une exposition est un show-room et il faut donc être bien habillé par rapport à ce que l’on est. Il faut être entier. Une fois le travail de l’ouvrier effectué, il y a l’aspect social avec le cérémonial du vernissage qui est le travail de l’artiste. II doit montrer, expliquer son travail ; les gens sont souvent assez perdus car ce que je fais n’est pas une forme d’art évidente. L’ouvrier et l’artiste, c’est bien séparé. J’essaye d’expliquer aux gens qui est Olivier Stévenart ouvrier mais là je ne suis plus l’ouvrier, je suis celui qui en parle. Un vernissage, c’est aussi une invitation à boire un verre et c’est gai de voir les gens répondre à son invitation même s’ils se foutent de l’art...
Sur tes cartons d’invitations figurent souvent « Olivier Stévenart. Technicien de Surface, Ambassadeur »...
Le technicien de surface a pour moi deux sens : c’est quelqu’un qui s’intéresse aux surfaces, qui fait une recherche technique, mais c’est aussi la personne qui passe le balai et c’est important. Dans un jardin, lorsqu’on passe le balai, c’est-à-dire lorsqu’on retire les feuilles, le jardin s’en trouve révélé et l’on voit alors le travail précédemment effectué comme le bêchage. Le coup de balai, c’est pour la finitude mais l’on peut aussi le passer avant de se mettre à travailler. Un bon professionnel balaye On ne peut pas être content de son travail si on ne balaye pas à la fin. Quant à l’ambassadeur, c’est la personne qui incarne le mieux la volonté d’avoir un rapport, un dialogue, une négociation avec les gens.
Un peu désuet, non ?
Peut-être, mais je le suis. Je suis nostalgique du bon travail, de l’artisan, des choses qui sentent la cire. Un prof qui regardait une de mes installations m’a dit « ça sent le vieux ».
Tu fais des choses invendables ? Proposes-tu des photos, des maquettes ou autres choses que tu pourrais vendre ?
Je ne crois pas que ce soit invendable. Ce que je montre c’est ce que je fais pour gagner ma vie ; c’est une force de travail mise en vente. Je peux proposer à quelqu’un de faire une installation chez
lui mais c’est moi qui choisis ce que j’y fais. Je vends mes heures de travail. Pour l’instant, je ne fais que montrer ce que je fais. À la dernière exposition que j’ai faite, à l’Atelier Sainte-Anne, on a payé mes matériaux mais pas mes heures. L’idéal serait qu’elles soient payées et c’est ainsi que je gagnerais ma vie. Je fais des photos du travail fini mais jamais de ce qu’était le lieu avant que je n’intervienne. Vendre des photos est lourd à mettre en place; je ne l’ai jamais fait. Mon dernier travail est vendable à quelqu’un qui l’achèterait comme on achète un objet même si pour moi ce n’est pas un objet. C’est quelque chose en latence et qui est utile : il me satisfait. Je pistole des panneaux qui servent à la construction de murs d’escalade en salle et je compte proposer une palette de 33 panneaux peints, sablés, « teenutsés » (écrous à crochets qui servent à fixer des prises), emballés individuellement, prêts à être transportés et placés pour construire un mur. Ceux qui veulent y voir de la peinture en verront. Moi, je n’y vois que des panneaux d’escalades. Je ne peins pas quelque chose d’inutile, d’esthétique même si ça a une utilité. C’est pour moi juste un travail et c’est ce qui est important. C’est le résultat d’un travail qui sert à quelque chose même si présenté tel quel, son utilité est en latence. Quand je refais un châssis, cela sert à la restauration de la maison, au bien-être de celui qui l’habite. le peins en quelque sorte des fenêtres sur l’extérieur... mais au sens propre, c’est un peu plus simple.
Tarifs ouvrier ou artiste ?
« Ouvrier-artiste ». Je ne peux pas me sortir de cette dualité On veut l’unicité mais je crois qu’elle n’existe pas ; on est deux. Un artisan, c’est un ouvrier et un artiste. Je voudrais me faire payer en tant qu’ouvrier et artiste c’est-à-dire comme un ouvrier devrait être payé un salaire qui corresponde à une force de travail, une qualité, un horaire, sinon on est aliéné, pas payé comme il faut.
As-tu envie que les gens viennent te voir
travailler ?
Oui, pendant la réalisation, c’est comme une ponctuation dans le travail dans le sens où ces visites l’interrompent; suivant ce que j’effectue, je peux m’arrêter ou je dois poursuivre, le plâtre n’attend pas. Le travail est souvent grossier au début puis il s’affine, comme dans une conversation.
Tu donnes beaucoup d’importance à l’aspect physique du travail...
Oui. Ce qui est physique est sensuel, tout le corps participe. « Foutez l’architecte dehors » comme disait ( M. Broodthaers, ndlr) L’architecte est absent, c’est le maçon qui est là, il connaît la matière, les choses, le poids, il est plus sensuel. C’est extraordinaire d’user ses mains toute la journée et de toucher une peau après, de passer ses mains, le soir, sur le corps d’une femme ; on a les mains totalement détruites et l’impression de passer du papier de verre sur le corps de sa bien-aimée. ll y a un rapport fabuleux aux sens.
Ça éveille les sens de ramasser des
briques ?
Oui... oui...
Vraiment ?
Oui... Oui... J’en suis sûr, dans la répétition. En ramasser une centaine... là, tu sais ce que c’est une brique. Se répéter n’est pas négatif, ça structure, ça fait avancer.
« Plafonnage, enduisage, cirage, ponçage, lustrage, nettoyage, balayage... ». Entretien avec Zabou Carrière. Journal de l’Institut Français de Bilbao, nr 6 octobre 1996. |