Manifestation « Y a trop d'artistes! »
Une vraie manifestation, avec forces de l’ordre, campagne d’affichage, communiqué de presse et confrontation des chiffres des organisateurs et de la police.
Les calicots, slogans et autres mots d’ordre s’attaquent exclusivement au nombre excessif d’artistes, sans la moindre allusion à quelque critère de sélection éventuelle que ce soit. On ne mentionne pas davantage en quoi cette surabondance serait dommageable. On évite également soigneusement de définir ce qu’est un « artiste ». Plus généralement, il s’agit de proposer une réflexion sur le « trop » aujourd’hui.
Les artistes qui ne portent pas de calicots abordent les passants interloqués, leur exposent le but de la manifestation et, surtout, les invitent à signer un document aux termes duquel ils s’engagent sur l’honneur à renoncer définitivement à toute activité artistique (s’ils sont artistes) ou à ne jamais entreprendre semblable activité (s’ils ont coché la case « Je ne suis pas artiste »). Un diplôme leur sera ensuite envoyé en souvenir de leur engagement solennel. Une banderole inattendue remercie de son soutien l’une ou l’autre grande entreprise de fournitures artistiques. Pour la manifestation parisienne, un maximum d’artistes belges seront délégués sur place à titre de renforts logistiques et / ou témoins précurseurs, mais le gros des manifestants qui défileront à Paris seront des artistes (ou apparentés) locaux. Il leur reviendra de donner à la manifestation « la touche locale », étymologiquement folklorique. Si la production du « trop d’artistes » reflète l’obésité occidentale, elle emprunte en effet des voies juridiques, administratives et politiques différentes de part et d’autre de la frontière. Le débat autour du
« statut de l’artiste », en particulier, se présente différemment ici et là. Plus généralement, l’accent a été mis (entre autres !) en Belgique sur la stigmatisation du « démocratisme », et nombre des slogans proposés sont d’authentiques insanités post-démocratiques. Peu a été dit, en revanche et pour cause, sur l’Etat en tant qu’acteur incontournable du « trop », qui semble plus intervenant en France. Il s’avère indispensable de préparer à l’avance un maximum de banderoles, calicots et autres tracts indispensables à la touche hyperréaliste essentielle au projet : on doit stimuler, espérer mais non compter sur la créativité spontanée des artistes dans le domaine. Et conditionner leur participation à la production de pancartes ou slogans serait catastrophique Commissariat général aux Relations internationales de la Communauté française de Belgique (CGRI) finance, en tant que partenaire de la manifestation, un bus avec des personnes venant de Bruxelles à Paris. « Y a trop d’artistes ! » est un constat partagé par beaucoup, à l’intérieur comme à l’extérieur du milieu de l’art, mais généralement avoué sous le manteau, l’effet de l’alcool ou le couvert de l’anonymat. Pour ne prêter le flanc à aucune récupération que ce soit, pour ne donner lieu qu’à des malentendus passionnants, des contradictions insurmontables, une incompréhension poétique, bref, pour n’être suspecte de rien d’autre qu’elle-même, la profération du constat se devait d’émaner d’artistes. Et brandir le constat jusque dans la rue expose bien sûr à des plaisirs rares et variés : prendre à rebrousse-poil l’époque des replis identitaires et corporatistes, lancer un pavé dans la mare démocratique, bien-pensante et radoteuse, faire de la manifestation une pratique artistique, prendre de vitesse la nouvelle norme du politiquement incorrect, découvrir que le « Trop d’artistes ! » est une exclamation contemporaine de la démocratie, aborder la problématique du « trop » en général, tenter un pur « dire », c’est-à-dire de lancer un cri qui ne soit pas un programme, poser une question [...].
Laurent d’Ursel
Pour Le Collectif Manifestement |