Le Révérend Billy
Fondateur de l’église du Stop Shopping, le révérend Billy milite dans la rue contre l’invasion de New York par les multinationales.
« Nous sommes perdus dans les centre commercial des multinationales qu’est devenue l’Amérique ». Annonçant la shopocalypse pour bientôt, le révérend et ses fidèles emploient les méthodes des églises évangélistes conservatrices et prêche dans le coeur du monstre : des fastfood à la cafétéria de Halliburton. « Mon héros ? L’éleveur de chèvres français, celui qui a détruit un Mac Donald’s au bulldozer : José Bové. » Que se passerait-il si 800 bulldozers enfonçaient les portes des 800 Mac Do en France ? Ce serait la révolution ! Amen. « Les sermons du Révérend Billy sont aussi secoués que ses méthodes d’action. Depuis 1997, le pasteur de l’église Stop Shopping réveille New York à coup d’opérations commando. Sa méthode d’action : l’invasion puis le sabotage des magasins Disney et des coffee-shop Starbucks. Pas moins de 24 opérations éclairs, dont certaines lui ont valu plusieurs séjours en prison.
L’évangile du « zéro achats »
Mondialisation, pollution, travail des enfants, privatisation des espaces, invasion de la pub : tout y passe ! Pas question de chômer pour cet homme de foi. Réunions à l’église tous les samedi, émission à New York NPR (une radio publique), sermons quotidiens et réponses aux e-mails... Comme le rappelle le Révérend à ses ouailles : « Plus tu es spécifique, plus ton message est universel. » Si son activisme est bien réel, la foi du révérend semble parfois plus douteuse. Son Livre ? L’Evangile du « Zéro achat ». Mickey est l’antéchrist. Son credo ? « Mickey Mouse est l’Antéchrist ! « Sa chair ? Une caisse de bois portative. Son crucifix... ? Il a épinglé Minnie et Mickey dessus. Non content de terminer tous ses sermons par « Amen », et de hurler « Alleluia » à hue et à dia, Billy canonise aussi des artistes. A l’occasion. Un véritable leader spirituel. Ses parents n’étaient pas bergers, ni rocks stars dans le Minnesota. Mais Bill Talen - de son vrai nom - a quand même grandi dans le calvinisme pur et dur. [...] Ses activistes, une fois à l’intérieur, dénoncent le travail des enfants et le pêché d’achats compulsifs dans une conversation virtuelle. Contre Starbucks, il a détourné le logo de la multinationale ( une sirène avec de vrais tétons et le buste balafré) et propose sur son site des kits très spéciaux : plusieurs scénarios à apprendre et à rejouer dans les dits cafés, à se tordre les côtes. « Mon job est d’être entièrement subversif»[...]
L’enfer c'est les marques
Les grandes surfaces de Manhattan redoutent ses interventions surprise. Agitateur public, le Révérend Billy prêche contre la consommation fanatique et la guerre de Bush. Ce week-end, il participe à la Journée sans achat. Portrait. « Le café de Starbucks est dangereux! Il contrôle les esprits ! », « Mickey Mouse est le Diable ! » Quand il ne s’époumone pas au croisement de deux avenues newyorkaises, il débarque à l’improviste, accompagné d’un choeur gospel, dans les échoppes Starbucks et les mégastores Disney de Manhattan. Où il se lance dans des prêches enflammés devant des clients interloqués et un personnel emprunté ? Le Révérend Billy, prêtre de l’Eglise du Stop Shopping. A l’instar d’un Michael Moore, c’est le genre d’activiste que les Américains affectionnent. [...] Evidemment, l’Eglise du Stop Shopping n’est homologuée par aucun clergé officiel. Il ne s’agit pas non plus d’une secte. Le Révérend Billy a beau s’inspirer des évangélistes ultras - les Jerry Falwell et Pat Roberston, de la « Majorité morale » - c’est une création de Bill Talen, un comédien de San Francisco établi à New York. Un agitateur - agité, diront certains - qui s’est fâché en voyant l’East Village (le quartier des artistes et des intellos) subir l’invasion des chaînes de grands magasins et des panneaux publicitaires. Au détriment du petit commerce et de la convivialité.
Apathie généralisée
Joint par téléphone dans les locaux de l’Eglise du Stop Shopping, [...] le Révérend anticonsumériste raconte comment, en 1997, devant l’apathie généralisée, il a repris à son compte l’idée que la consommation est la nouvelle religion de masse. Ce grand blond speedé, aux allures de Jim Carrey, a créé le personnage du Révérend Billy et a investi la rue pour interpeller ses concitoyens, en pratiquant par exemple d’hilarants exorcismes à la carte de crédit. « La consommation, ici, atteint des proportions pathologiques, vous devriez voir ça ! La plupart des Américains sont apolitiques. Ce sont les produits qui conditionnent leurs émotions et bloquent leur réflexion. » Quand on lui fait remarquer que c’est partout pareil, il insiste : « J’aime penser que les Européens sont un peu différents. Quand on va en Europe, on remarque tout de suite que les gens ne courent pas tout le temps, qu’ils prennent le temps de s’écouter, et que les paysages ressemblent encore à quelque chose... » Au début, les sermons du Révérend ont suscité une vague curiosité - un illuminé de plus à New York. Ils ont fini par convaincre d’autres personnes de rejoindre son action citoyenne. C’est le cas du choeur gospel de l’Eglise du Stop Shopping, qui compte maintenant une quarantaine de bénévoles. Disney a été la première cible des diatribes de Talen-Billy, quand la multinationale est venue s’étaler grassement sur Time Square. Puis ce fut Starbucks (1), l’inévitable débit de café industriel. « Leurs enseignes poussaient comme des champignons, ça devenait dingue. » Aujourd’hui, la marque se fait plus discrète dans certains quartiers, suite aux dénonciations bruyantes de Billy et sa troupe. Une victoire bien maigre. Mais s’il croit aux choses simples et à la force de l’enthousiasme, Talen n’est pas un naïf. Prêcher la frugalité, n’est-ce pas un luxe de riche ? « Aux Etats-Unis, on peut trimer à plein temps et être pauvre ! A tous les niveaux de l’échelle sociale, il faut casser cette illusion du bonheur dans la consommation. » Quand on lui demande s’il croit en Dieu, il sème son interlocuteur : « Je crois dans le Dieu auquel ceux qui croient en Dieu ne croient pas. » Il se dit « post religieux », et sympathisant des Verts - il s’est engagé dans la campagne présidentielle de Ralph Nader, en 2000. Quelques dates clé ont radicalisé le propos de « Billy » Talen. D’abord la mobilisation altermondialiste de Seattle, en 1999. Puis, bien sûr, les attentats terroristes :
« Après le 11 septembre, le choix d’une autre réponse existait. Mais en voyant le regard de George Bush, j’ai vite compris qu’on passerait à côté. » Talen s’emporte : « La guerre est un produit comme un autre, qu’on a vendu aux Américains à grand renfort de publicité mensongère ! Le problème, c’est que beaucoup de gens en sont morts. » Le Révérend est donc activement antiguerre. « On a dit : pas en notre nom ! Mais le pétrole a été plus fort. Pourtant, une brèche s’est ouverte dans la société, qu’on ne doit surtout pas laisser se refermer. »
Pas politicien
Pour Bill Talen, la Journée sans achat aura une portée spéciale cette année, en pleine guerre impérialiste en Irak et à douze mois des présidentielles. Après les manifestations de Manhattan vendredi, Bill Talen s’envole pour Londres afin de participer ce samedi à la parade du « Buy Nothing Day » anglais, sur Oxford Street. « Si je ne suis pas arrêté vendredi, vu le climat tendu qui règne ici », lance-t-il. Avant de préciser : « Je ne suis pas un politicien. [...] Le Révérend Billy est une icône décadente, symbole du chaos américain : « Je veux secouer les gens et réveiller leur perception par le désordre. »
Roderic Mounir
« L’enfer, c’est les marques. Et la guerre que Bush nous a vendue. »
Paru le 29 novembre 2003 dans Le Courrier (Suisse). (Extraits)
Note
1. Bill Talen a publié un livre inspiré de ses actions anti-Starbucks, intitulé What should I do if Reverend Billy is in my Store? (The New Press, nov. 2003, 224pp).
|