Incompatibles
« Vous pouvez m’acheter un bonnet en tant que multiple à la condition suivante : la couleur ne doit pas vous plaire. Il y aura toujours plusieurs bonnets qui ne vous iront pas vraiment. Vous devrez choisir entre ceux-là. Si aucun des bonnets ici présents ne vous plaît nous détermineront à l’aide d’une palette de couleurs celle qui entre en ligne de compte. Je réaliserai alors pour vous un bonnet sous forme de multiple. » Ainsi était libellé le texte accompagnant ma présentation de bonnets en juin 2006 à Hambourg, à l’occasion de ma participation à l’exposition de Michel Chevalier « unlimited liability ». L’idée de Chevalier prévoyait de vendre des multiples à des conditions complètement différentes des conditions habituelles sur le marché de l’art. C’était une tentative de contre-scénario des pratiques courantes en rapport avec le commerce des objets d’art. Chez moi, les visiteurs pouvaient s’exercer à intégrer quelque chose qui ne leur allait pas. Quel effet cela fait-il de se rendre incongru parce qu’on est amené à déranger son propre
« habitus » ? Depuis des siècles, le bonnet est un signal social.
On trouve dans toutes les langues des locutions contenant le mot bonnet parce qu’il a toujours été un élément vestimentaire. Une approche de localisation sociale du porteur de bonnet résulte de sa comparaison avec le porteur de chapeau. Un chapeau élève son porteur, il le fait littéralement grandir. D’un point de vue « rituel », le chapeau est le symbole des seigneurs et des puissants. Le bonnet, au contraire, signalise le bas peuple. Pas de prise de la Bastille sans bonnet phrygien qui - après le triomphe de la révolution - fut très vite retiré de la circulation par les nouveaux gouvernants. Les symboles de l’insurrection ne sont plus de mise quand les insurgés eux-mêmes sont au pouvoir.
Les visiteurs de l’exposition cherchaient puis essayaient tout d’abord les bonnets qui leur allaient. Il était ainsi plus simple de sélectionner ensuite les couleurs qui ne leur allaient pas. Le tout était présenté comme petite expérimentation légère sur soi même. Les réactions furent fortes et spontanées. Au choc suivait le rire. Il s’agissait de supporter consciemment d’être
« pour ainsi dire incongru ».
Quel signal est-ce que j’émets, socialement parlant, lorsque je porte consciemment quelque chose qui ne me va pas ? Cette incongruité va-t-elle s’émousser avec le temps ou va-t-elle demeurer ? Peut-on faire aller ce qui ne va pas ? N’en a t-il pas toujours été ainsi avec les vêtements qui nous ont été imposés et qui ne nous allaient pas au début parce que nous n’y étions pas habitués ? Ne suis-je pas continuellement contraint(e) d’effectuer un ajustage entre moi et ce que je porte sur (en) moi ?
Notre propre « habitus » est dérangé et nous essayons de le supporter. Le jeu des bonnets commence comme un plaisir et finit sans plaisir. Il n’y a pas de remise de prix pour la laideur. Même quand le bonnet se transforme en bonnet de fou. L’installation des bonnets met consciemment en scène une situation pragmatique de vente de marchandises. Nous connaissons tous ces limites quotidiennes au cours de nos achats. Soit nous n’avons pas assez d’argent pour ce qui nous plaît le plus, soit le vêtement n’existe pas dans la taille ou la couleur qui nous va. Nous tentons alors entre deux maux de choisir le moindre. Nos tentatives s’orientent de ce qui ne va pas vers ce qui va plutôt. Dans le jeu des bonnets, cette orientation est inversée en ce sens que seuls les bonnets qui vont le moins sont à vendre à la fin. C’est impertinent et quelque peu sadique. Le fétichisme de la marchandise en est légèrement troublé. Ne pourrionsnous pas profiter de ce qui ne nous va pas dans notre propre « habitus », nous entraîner à l’indocilité ? Mais si l’image que nous nous faisons de nous même en était dérangée ! à ce prix on a l’occasion de devenir propriétaire d’un objet d’art. D’habitude, on recherche l’approbation d’un tiers du genre : oui, c’est bien toi ! Là, un élément irritant et pas très facile à accepter entre en jeu tout en élargissant, d’un autre côté, les possibilités individuelles de l’habillement. La décision de savoir ce qui ne va pas à quelqu’un a lieu dans le cadre de l’installation, toujours en commun. Le porteur/la porteuse de bonnet et un tiers, gardien du principe, doivent négocier et tomber sur un avis commun. Il n’existe pas de critère définitivement fixé qui définit ce qui va et ce qui ne va pas à quelqu’un. C’est uniquement dans l’interaction et le dialogue intérieur qu’une sélection peut être effectuée, c’est à dire dans la communication avec soi-même et en même temps avec un tiers. Le surmoi affirme son influence et, de toute évidence, on ne peut pas le prendre au dépourvu. Comment s’offre l’unique possibilité de l’affirmation de soi (habituelle) ? Vous avez déjà deviné ? à l’époque, je n’ai vendu qu’un seul bonnet. Il est vrai qu’à ce moment-là, à Hambourg, il faisait une chaleur tellement torride que les bonnets, dont la fonction initiale est de tenir chaud, étaient d’autant plus « incongrus ».
Sabine Falk. Hambourg, septembre 2006 |