Cyril Delage - triathlète
M. Soussan : C’est étrange, je préfère le salé. Quelle est la spécialité culinaire du Limousin ?
C. Delage : Le pâté de pomme de terre.
MS : Je me demande si j’y ai déjà goûté. Et vous, est-ce que vous vous posez aussi des questions ? En courant, avez-vous le temps de vous poser des questions, et si oui avez-vous le temps de répondre aux questions que vous vous posez ? C’est long une course, l’entraînement…
CD : Toute chose que l’on pose en courant s’éloigne irrémédiablement.
MS : Vous vous êtes adressé à nous après avoir découvert notre action de mécénat en faveur de la mémoire. Nous distribuions à cette époque des barres diététique pour la mémoire à la sortie des musées. Qu’est-ce qui vous a poussé vers nous. Comment avez vous pu imaginer que nous trouverions un terrain d’entente ?
CD : A l’époque, je partageais mon temps entre l’écriture de courrier pour trouver un sponsor, afin de devenir sportif professionnel et l’écriture de courrier pour trouver un fabriquant à mon bateau. Sans doute en rentrant d’une sortie vélo, dans une particulière hypoglycémie, je trouvais votre documentation sur la distribution des doses de mémoire. Dans ma condition pathologique, tout ce qui est sucré prend un intérêt particulier. J’ai voulu vous en faire part, et ma demande s’est faite naturellement.
MS : Je croyais que vous n’aviez jamais goûté ces doses de mémoire. Dans les conversations qui ont suivi votre courrier, vous nous avez expliqué que vous étiez indifférent à l’aspect volatile de la mémoire, et que vous étiez indifférent à la disparition de vos souvenirs. Ce qui vous intéressait était le potentiel énergétique des barres chocolatées, et au mieux, une aide momentanée de votre gestion mentale pendant l’effort, puisque ce produit aide aussi à la concentration.
CD : Je n’en ai jamais eu entre les mains, mais j’aimerais bien en consommer en course. Je n’y suis pas indifférent, bien au contraire, l’hors d’un effort, notre état de détresse est tel que tout prend de l’importance, y compris ce qui n’en a jamais. Dans ces moments, notre esprit fonctionne énormément, mais pas forcément bien. La vision que l’on reçoit des choses, pour être fausse n’en est pas moins intéressante.
MS : Votre entraînement est physiquement très éprouvant. Lorsque vous mettez votre corps au repos, votre esprit simule les gestes de l’entraînement, afin de conserver la tension nécessaire pour maintenir votre aptitude à exiger chaque jour d’avantage de vous même. Pouvez-vous détailler votre technique d’entraînement ?
CD : Sans doute faites-vous référence aux séances de VMA, où il s’agit de répéter un effort violent avec un court repos entre chaque effort. Dans ces instants de repos, ce n’est pas mon esprit qui fait croire à mon corps qu’il est encore en activité intense, mais la partie la plus primaire de mon corps qui est trompée par la partie corporelle hiérarchiquement supérieure, l’esprit n’est ici qu’un complice.
MS : Pouvez-vous expliquer concrètement une séance de VMA ?
CD : Un : je cours, à la vitesse maxi, à la limite à laquelle mon corps peut encore s’oxygéner. Mon corps entier est en action. Deux : selon le type de séance, je coupe mon effort au bout de 200, 400, 800 m et je trottine pendant une durée inférieure à la durée de travail. Bien que mon corps soit au repos, il existe une parcelle physique dont le délai d’adaptation est supérieur au temps de repos. Si bien qu’elle croit avoir couru vingt minutes en continu plutôt que dix fois quatre cent mètres. Ce qui représente une sacrée performance, avec la fatigue en moins, puisque je me suis reposé la moitié du temps. Cette parcelle est la génératrice de la vitesse de base.
MS : Est-ce à dire que les efforts violents que vous vous infligez, permettent des décharges hormonales qui masquent provisoirement la douleur, et une accélération des rythmes physiologiques. A quoi sert alors cette surchauffe de votre métabolisme ?
CD : Lors des efforts violents, la douleur n’est pas masquée, mais permet effectivement une accélération des rythmes physiologiques, ainsi qu’une accoutumance à la douleur. Ce qui ne signifie pas que l’on a moins mal, mais que l’on peut endurer une souffrance plus importante plus longtemps. Pour ce qui est de la surchauffe, qui destine le sportif à progresser, il faut savoir que notre corps répond à toute fatigue par une surconsompensation. J’oblige mon corps à surcompenser et à re-surcompenser sans qu’il puisse déjouer la supercheries qui consiste à lui faire croire que l’effort est maintenu à la même intensité. On fait à notre corps ce que l’on fait à la poule, en lui enlevant chaque jour ses oeufs pour qu’elle ne s’arrête pas de pondre. Tant qu’elle n’a pas ses dix-huit oeufs à couver, la poule pond. Mon corps peut donc s’envisager comme un outil de production.
MS : Que signifie VMA ?
CD : La VMA. signifie Vitesse Maximale Aérobie. C’est la vitesse en kilomètres heures à laquelle on atteint sa VO2max : la consommation maximale d’oxygène en millilitres par minute et par gramme. Au delà, les muscles consomment plus d’oxygène qu’ils n’en reçoivent. Le temps maximum d’effort à VAM est compris entre quatre et douze minutes, selon l’âge.
MS : Vous savez que les procédés de tomographie par émission de positons nous permettent de mieux connaître l’activité cérébrale. Ainsi, on a découvert que le fait d’imaginer que l’on accomplit un mouvement, active exactement les mêmes régions cérébrales que lorsque nous accomplissons réellement le geste. De là, on a mesuré en quoi la concentration des sportifs, ou des interprètes, répétant in peto, peut être efficace. Mieux, il est apparu qu’un entraînement mental permet non seulement d’accomplir de réels progrès, mais génère un développement musculaire et des modifications d’ordre physique, tels que la rééducation posttraumatique. Maintenant, je me souviens avoir goûté le pâté de pomme de terre à Meymac. C’était chez madame Bleu, un charmant petit restaurant où l’on mange divinement. Mais peut être pratiquez-vous un régime ?
CD : Pas un régime, mais une, ou des hygiènes alimentaires. On est habitués à manger certaines choses, on sait ce qu’il ne faut pas faire, et on se crée inconsciemment des interdits. Par exemple, on n’a pas l’idée de manger trop gras. Je pense que moyennant certaines adaptations, on peut très bien manger tous les jours chez madame Bleu. J’ai d’ailleurs l’intention d’y aller bientôt, mon amie connaît. Ah, c’est fameux dans toute la région.
MS : J’ai le sentiment que vous forgez autant votre psychisme que votre physique, et qu’en tous les cas ce dernier soit « manipulé » par des stratégies d’entraînement, par lesquelles vous apprenez à votre esprit à ne pas répondre aux injonctions de votre corps, comme l’appétit, la fatigue, la douleur. A moins que vous n’appreniez à votre corps à ne pas envoyer de messages d’alerte. Nous sommes très proches de méthodes de dopage qu’on pourrait dire « naturelles ». La pratique de la compétition peut elle réellement respecter le corps ?
CD : Non.
MS : Les épreuves de triathlon se déroulent en trois parties, chacune d’elles fait appel à des disciplines sportives qui ne sont pas complémentaires. Pouvez-vous expliquer en quoi ces disciplines s’opposent. Comment ressentez-vous ces contradictions.
CD : L’enchaînement des trois disciplines en triathlon n’est pas franchement contradictoire, c’est une lente progression vers la position verticale. On commence à la nage, on monte sur un vélo et on finit en courant. En tant que compétiteur, j’envisage plus ces différentes parties stratégiquement, alors ça me fait oublier leur non-compatibilité. D’autant que les transitions font l’objet de beaucoup d’attention et d’entraînement. Je l’aborde comme de nombreuses difficultés du triathlon. Notre corps est habitué à changer brutalement d’effort, voilà tout. Ce qui est bien plus passionnant, c’est la malléabilité et toutes les optimisassions possibles. A tel point que je regrette fort que notre culture occulte le potentiel physique de chacun. Car en deux ans et demi, j’ai connu la transformation que connaîtrait une espadrille devenant une Weston.
MS : Vous songez à obtenir le sponsoring de cette marque ?
CD : Courir en Weston ? Courir en Weston…
MS : Le triathlon est extrêmement éprouvant. Lorsque vous travaillez votre VMA, vous semblez jouer froidement avec vos perceptions afin de tromper la douleur. Éprouvez-vous du plaisir à déjouer vos perception, ou est-ce dans le seul but d’obtenir de votre corps de nouvelles performances ?
CD : Dans ces moments, je n’ai plus l’impression de jouer avec quoi que ce soit, je tente de tromper la douleur, c’est certain. Mais j’ai la drôle de sensation que tout est physique, inéluctablement physique. Après l’effort, j’ai beau jeux de disserter sur les tromperies que j’inflige et d’analyser froidement des hypothétiques phénomènes physiologiques.
MS : Malgré le haut niveau des compétitions dans lesquelles vous êtes inscrit, vous ne pouvez vous consacrer entièrement au sport. A quel rythme pratiquez vous votre entraînement ?
CD : Douze à seize heures par semaine.
MS : Quels sont vos atouts physiques pour le triathlon ?
CD : Légèreté et endurance.
MS : Picasso disait : « la vieillesse, c’est la jeunesse du peintre » si vous étiez un artiste, vous ne seriez pour ainsi dire pas encore né, alors qu’en tant que sportif, vous avez déjà entamé votre maturité. Les carrières de sportifs sont brèves, comment percevez vous votre avenir ?
CD : Cinq ans de progression, puis je me lance dans les longues distances.
MS : Il y a très peu de professionnels français du triathlon, cependant, vous participez aux mêmes compétitions. Vous vous mesurez donc à des athlètes internationaux et surentraînés. Pensez-vous que seul le classement peut traduire la qualité d’un sportif, ou y-a-t-il d’autres critères d’appréciation ?
CD : C’est le classement qui fait la qualité du sportif, les autres critères s’appliquent à l’homme.
MS : La recherche de la VMA ressemble à un combat livré à soi même. Peut-on dire que la recherche de votre VMA serait un art, au sens où certaines techniques de combat sont appelés des arts… martiaux ? Nous retournerions ici à une ancienne acception de l’art, synonyme à la fois de savoir, et d’exigence technique. Car vous développez une stratégie méticuleuse, qui n’économise pas, comme en art, la possibilité d’utiliser des leurres. En associant stratégie et puissance physique vous devez éprouver une sensation grisante d’accomplissement, un peu comme un artiste peut être grisé par sa virtuosité. Mais « la technique ne se dompte pas, il faut rugir plus fort qu’elle, c’est ainsi que les grands talents s’expriment » disait Marcel Soussan. Ressentez-vous parfois la sensation de dépasser les éternels problèmes techniques de votre sport ?
CD : Oui, mais en comparaison avec un artiste, il faut un mois de travail technique pour les oublier deux heures. Et à quel prix !
MS : Voici le texte de l’annonce que nous publierons avec Ghislain Mollet-Viéville dans le programme des galeries intitulé Galeries Mode d’Emploi, au titre des actions de mécénat que nous souhaitons mener en votre faveur. Pensez vous que notre démarche puisse vous aider, et dans quelle mesure ? Notre parrainage qui date maintenant d’une bonne année vous a-t-il déjà servi ?
CD : Bien sur ! Un parrainage pareil me permet de frimer tous les jours
MS : Etes-vous un artiste ?
CD : Et vous ?
MS : Les artistes peuvent-il apporter quelque chose au sport ?
CD : Nous vivons sur une même planète, nous appartenons à la même espèce, il n’est pas idiot de penser qu’il puisse y avoir des relations.
MS : Les sportifs peuvent-il apporter quelque chose à l’art ?
CD : Nous vivons sur une même planète, nous appartenons à la même espèce, il n’est pas idiot de penser qu’il puisse y avoir des relations.
MS : Il n’est pas nécessaire que vous fassiez des réponses trop longues. Vous devez être essoufflé. Dans l’absolu, on pourrait avoir des questions d’une demiheure et des réponses par oui ou non. C’est ce qu’a fait Godard dans un film avec les Rolling Stones, et au cours duquel il y avait un long interview d’une jeune artiste, ce n’était pas Chantal Goya? Vous rappelez vous le titre de ce film ?
CD : Non, mais je préfère Goya aux Rolling Stones.
MS : Le triathlon est-il plus vieux que les Rolling Stones, est-ce un sport moderne?
CD : à ma connaissance, ce sont les anciens G.I., furieux de se faire infuser par les jeunes, sur les trois courses principales d’Hawaii (3,8 km en mer, 180 km de tour de l’île à vélo, le marathon d’Hawaï), qui ont mis bout à bout les trois évènements sportifs de l’île pour prendre une revanche. Je ne sais pas si c’est un sport moderne. Ça m’est indifférent de savoir si c’est moderne.
MS : Infuser ?
CD : …
MS : A entendre les commentateurs sportifs, on pourrait croire que c’est la force morale qui départage les athlètes d’un même niveau. Léonard de Vinci disait : La pintura é cosa mentale. Le sport serait-il aussi une cosa mentale ?
CD : C’est une guerre mentale… qu’il faut perdre.
MS : Vous répondez en termes guerriers, mais si je vous ai bien compris, vous dites qu’il faut abandonner le combat, par allégeance à l’adversaire qui n’est autre que vous-même. Peut-on alors rencontrer l’autre en compétition, le triathlon est-il ouvert aux femmes ?
CD : Oui, plein, c’est un sport qui semble dur par rapport à d’autres, pourtant il y en a beaucoup. On part tous ensemble, on fait les mêmes distances, les femmes sont classées par rapport aux autres femmes, mais aussi par rapport aux hommes. Il arrive fréquemment que les femmes sortent de l’eau avant les hommes. Mais à vélo et en course à pied y-a pas photo. L’an dernier j’étais au niveau des meilleures filles, et elles sont bonnes ! Mon défi de l’an prochain c’est de battre les meilleures femmes.
MS : De nombreux exemples révèlent que notre corps peut être abusé par notre psychisme, un peu à la manière dont vous cultivez votre VMA. Par exemple lorsque nous sommes déshydratés, nous éprouvons la sensation de la soif, qui nous invite à boire. Au bout de quelques gorgées, l’alerte de la soif n’est plus adressée à notre cerveau, et nous pouvons nous arrêter de boire alors que notre besoin en eau n’est que partiellement comblé. Nous pouvons ainsi nous déshydrater sans souffrir. Nous avons déjà beaucoup parlé, Prendrez-vous un verre d’eau ? Cette eau est spécialement mise en bouteille pour le musée des nuages…
CD : Avec plaisir. Vous la commercialisez
?
MS : Non, nous en assurons la distribution au titre d’une autre action de mécénat.
Entretien avec Maurice Soussan.
Cyril Delage bénéficie depuis 1997 du soutien de la Fondation Soussan Ltd. |