Voilà bientôt trois
ans qu'Hubert Renard n'a fait aucune exposition, ni en France
ni à l'étranger. Pourtant son activité ne
s'est pas arrêtée, et il a continué à
produire des photographies, des objets, des projets. Quand nous
lui avons proposé l'IPAC pour organiser une ambitieuse
présentation de ses dernières recherches, il a posé
comme condition que l'accrochage soit entièrement déterminé
autour d'une installation dédiée à Charles
Addenby.
C'est en 1991 que s'est éteint
l'artiste britannique, compagnon de route de Renard, internationalement
connu pour ces photographies de ciel, ces Sky fameux, têtus,
opiniâtres, obstinés. La seule façon de représenter
le ciel, disait Addenby, c'est de représenter un nuage,
c'est à dire un autre objet, sans quoi on n'obtient qu'un
monochrome bleu, une abstraction.

C'est donc autour d'une pièce créée
pour l'Institut, Hommage à Charles Addenby, que Renard a organisé
cet accrochage de travaux récents. Comme dans ses dernières interventions,
et nous pensons plus particulièrement à son exposition à
la Kunsthalle de Krefeld, tout l'espace devient ici uvre. Il utilise,
à la manière d'un enfant qui organise et met en scène ses
jouets dans sa chambre, des objets, photographies, sculptures, comme des éléments
d'un puzzle dont la solution n'est connue de personne, mais se trouve évidemment
là, dans ces salles d'exposition, à portée de main. Toujours
attentif aux tensions qui peuvent se créer entre les objets, curieux
des chocs qui se produisent parfois entre les images et l'espace architectural,
et attaché aux liens qui s'établissent entre le regardeur et l'uvre
exposée, il va faire "déborder", se développer
dans tout l'espace, sur toutes les uvres présentées, le
"nuage" de son témoignage d'amitié.
Une photographie de ciel (c'est-à-dire,
nous l'avons précisé plus haut, une photographie
de nuage), projetée sur un écran de grandes dimensions
(4,80 m x 3 m), sert de colonne vertébrale à une
succession de propositions poétiques et insolites. Mais
déjà ici Renard opère un décalage,
et perturbe les codes de la représentation. Il met en place
un dispositif qui se réfère directement au cinéma,
mais pour présenter une image fixe, comme pour pointer
de manière forte cet indice de la photographie qui est
l'arrêt du temps, l'instant, le temps suspendu. D'autre
part, c'est la lumière qui émane de la photographie
et non l'inverse. C'est donc elle qui éclaire l'espace
d'exposition, qui fait exister l'architecture du lieu, qui fait
apparaître le réel. Enfin, contrairement à
toutes les photographies d'Addenby, le ciel est ici vu d'en-haut,
vu du ciel, en plongée et non pas en contre-plongée.
C'est en somme une photographie de la terre, vue d'avion. Il suffit
de lui faire subir une rotation de 180 degrés, de lui mettre
la tête en bas, pour inverser la perspective et en faire
une photographie du ciel vu de la terre. Fabuleuse pirouette qui
nous bouleverse proprement physiquement, nous retourne, au sens
propre comme au sens figuré.

Dans la même salle se trouve une sculpture, un bas-relief
plus exactement, Bibliothèque, (1993, technique mixte, 110 x 160
x 30 cm), et qui nous met face à un objet du quotidien, la bibliothèque,
dont Renard a malicieusement dérobé les montants de bois. De sorte
qu'il ne reste visible que les livres, la substantifique moelle peut-être.
Finalement, et c'est encore la question de la poule et de l'uf, qu'est
ce qui fait la bibliothèque : le meuble ou l'objet qu'il contient ? Ce
qui semble certain, au regard averti des uvres plus anciennes, telles
les Intérieurs, ou l'installation Il cortile, que ce qui
intéresse l'artiste, c'est bien le meuble, la structure, le construit
; et qu'en le subtilisant ici, en le montrant en négatif en somme, en
orchestrant son absence, il nous indique tout l'attachement qu'il peut avoir
pour la forme.

Les fauteuils (1994, 5 photographies noir et blanc, 124 x 124 cm), reprennent
le thème cher à Renard de la mécanisation de l'image, de
la standardisation, et, à la façon de ses chaises de Montréal
ou de ses architectures de Krefeld, reproduisent, à travers la trame
de l'imprimerie, la représentation du réel. Ils ponctuent l'espace
comme autant d'invitations ironiques à la sieste, au repos. Leur nature
d'image, affichée ostensiblement par le grain offset, nous rappelle que
le réel ne se produit jamais, ni à leur surface, ni dans un au-delà
référentiel, un "ça a été" hypothétique
et en tout cas toujours inaccessible. En regard, Les troncs (1994, 4
photographies couleurs, 160 x 240 cm), à la façon de grandes fenêtres,
font des ouvertures vers des paysages flous, barrées par un tronc d'arbre,
surdimensionné. Si les fauteuils étaient des repiquages de petites
images de catalogues de vente, ramenés à la taille réelle
de l'objet représenté, les troncs procèdent inversement
par un agrandissement léger, mais troublant, du référent.
Le très grand format des photographies fait immédiatement penser
à une restitution de l'échelle réelle, et le grossissement,
modique mais sensible, des arbres, et des détails de l'écorce,
étranges signes cabalistiques qui semblent nous interroger, vient du
coup nous perturber aussi dans notre propre intégrité physique.

L'Étagère, (1994, bois, 330 x 380 x 40 cm) crée un trouble
entre uvre d'art et objet utilitaire, fait un lien entre sculpture et
design, et tente de transformer les murs sacrés du musée en cloison
fonctionnelle de l'habitat. Reprenant les formes de maintes sculptures déjà
réalisées, Renard pousse ici plus loin sa réflexion sur
les rapports entre l'objet et le lieu qui l'accueille : en prolongeant de façon
démesurée, (encore une distorsion d'échelle) les pans verticaux
et horizontaux d'un système géométrique extrêmement
simple (le cube, élément de base du design), il donne l'impression
que la sculpture se développe sur tout le mur, qu'elle s'y accroche,
qu'elle s'y intègre, tout en mimant une esthétique du design de
luxe. On peut même, dans un sourire, y voir le pastiche d'une croix mystique
et incongrue, en tout cas biscornue. Quand à la Maquette (1994,
technique mixte, 200 x 200 x 60 cm), en affichant une perturbation de l'échelle
des dimensions, elle fictionalise tout l'espace et élargit à la
ville la question des relations de

l'uvre avec l'espace d'exposition. Autant l'étagère
fait référence à De Stijl, autant ici on peut y voir un
clin d'il aux architectones de Malévitch, mais déplacées
de l'architecture vers l'urbanisme. Par contre, les moyens pauvres que l'artiste
s'est donné dans cette pièce, en regard à la méticulosité
et le savoir-faire dont il fait habituellement preuve donne à croire
qu'il s'agit bien d'un jeu, d'une rigolade, qu'il ne se prend pas au sérieux.
Pour Renard, la question de la représentation du réel, les conditions
d'être au monde de l'objet, sont des sujets de préoccupations effectivement
importants, que seuls le jeu et l'ironie peuvent valablement appréhender

Le dispositif propose de lire
l'exposition comme une zone de réflexion, un espace de libre pensée,
ou les objets sont des bornes à l'intérieur d'un système
plus ample, qui embrasse le lieu comme le visiteur. Les peintures murales monochromes
déploient l'image du ciel dans toute l'exposition, teintent la lumière
en bleu, et brouillent les notions d'uvre d'art et d'objet exposé.
On assiste ainsi au développement d'une ambiance, d'une atmosphère,
ce qui est nouveau dans le travail de l'artiste (serait-ce les nuages qui l'auraient
inspiré ?), bien qu'il s'agit certainement de cette même volonté
de toucher l'air de la pièce qu'il avait déjà mis en uvre
dans des travaux anciens, comme "13 rue Louis Viardot", à
Saint-Etienne en 1977. Il s'agit encore aujourd'hui, même si les moyens
et l'époque ont changé, d'expérimenter l'extension de l'objet
à tout l'espace. De la même façon, les poufs, qui perturbent
à leur manière les notions d'esthétique et de fonctionnel,
invitent le public au repos et au recueillement, et par là-même,
à faire corps avec l'installation. C'est, dans le même mouvement
d'extension, le visiteur qui maintenant est sollicité et interrogé,
et qui est à même de se transformer en un élément
actif et vivant d'une uvre d'art en devenir.
C'est une expérience de
sensibilité, d'échange, de communication, de méditation
que nous propose l'artiste ici. Non pas sa pratique, son savoir
à lui, montré, exposé, mais une mise en jeu
d'expériences communes qui doivent, qui peuvent, dans un
lieu, par des objets, dans un environnement, se manifester. Toute
l'exposition, et nous avec, semble hésiter entre le sacré
et l'ordinaire, l'immatériel et l'usuel, le spirituel et
le concret.
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