L'électrographie
La photocopie en tant que forme d'expression artistique a fait cette année l'objet d'un grand nombre d'expositions dont une importante rétrospective réunissant quatre-vingt cinq artistes aux Etats-Unis et une exposition au Musée National d'art Moderne, au Centre Pompidou, à laquelle ont d'ailleurs pris part trois des artistes qui participent à la XIe Biennale de Paris. Afin de faire encore mieux connaître cette technique, nous avons invité des artistes qui figurent à la biennale à créer, en présence du public, des oeuvres en photocopie, dont un choix sera exposé.
Les travaux réalisés avec un photocopieur peuvent se diviser en quatre catégories :
1. Simples reproductions de photos, peintures ou collages sans autre recherche que le contraste, la texture (l'unité de texture dans le cas de collages) et les couleurs particuliers aux photocopies. Il est ainsi possible de réaliser des multiples.
2. Créations originales que l'appelle des « électrographies » - puisque la quasi-totalité des photocopieurs sont en fait des électrocopieurs qui utilisent des procédés électrostatiques - réalisées en « prise directe », c'est-à-dire en posant un objet ou une partie du corps sur la glace d'exposition de la machine. Diverses techniques électrographiques peuvent alors être employées, telles que le « bougé » (déplacement de l'original durant la prise de vue) ou la « dégénérescence » (répétition, jusqu'à ce que l'image « se brise » en lignes, de l'opération consistant à faire une copie d'une copie). L'électrocopieur est alors détourné de sa fonction première. Les oeuvres sont créées instantanément comme dans le cas de l'art vidéo et à la différence du « Polaroïd art » dont les techniques sont délicates et souvent fastidieuses et du « computer art » qui requiert une programmation.
3. Electrographies constituant un stade dans un processus de création artistique, qui peut inclure d'autres techniques comme la peinture ou le cinéma.
4. CFuvres d'art aléatoire. La véritable spécificité de la photocopie réside, en effet, en son caractère aléatoire. L'exigence des usagers habituels des copieurs, à savoir une copie d'une parfaite conformité à l'original, est à l'opposé de ce que souhaitent les artistes qui veulent obtenir des ceuvres d'art aléatoire, à savoir des imperfections inattendues. Le copieur se hisse alors du rôle d'outil à celui de « co-créateur » de l'oeuvre. Cette approche peut être poussée jusqu'à l'extrême, c'est-à-dire un « art robot » où l'intervention de l'artiste dans la création est totalement éliminée. Ainsi, un artiste allemand a recueilli, en tant qu'muvres d'art aléatoire, les photocopies « ratées », dues à un mauvais fonctionnement du copieur, qu'il a pu trouver dans les corbeilles à papier des bureaux de sa ville.
D'autre part, sa nature et la modicité de son coût font de l'électrographie un support particulièrement approprié aux envois postaux « Mail art »; et l'existence d'un immense parc de copieurs accessibles au public ainsi que leur simplicité d'emploi les rend utiles à des opérations d'art sociologique.
Malgré tout, l'utilisation à des fins artistiques de cet appareil de bureau n'a pas manqué de relancer le débat sur la « déhumanisation de l'art ». Or, dans le cas d'électrographie, l'apport aléatoire de la machine peut être en partie composé par le choix final des oeuvres, dont l'artiste reste l'arbitre. Le copieur n'est qu'un outil au service de l'inspiration créatrice de l'artiste et son utilisation ne peut être reprochée à celui-ci. Le chalumeau qui est plus « mécanique » que le ciseau n'a fait qu'élargir le champ des possibilités de la sculpture en métal et la caméra, autre outil mécanique, a donné naissance au septième art.
La facilité de cet « art presse-bouton » qu'est l'électrographie est inhérente au procédé et, par conséquent, il ne peut en être fait grief à l'artiste. De toute façon, elle constitue une arme à double tranchant dans la mesure où l'artiste qui désire s'imposer doit la compenser par d'autres facteurs (valeur du concept, qualités plastiques, etc.). Tout jugement critique devrait porter avant tout sur l'oeuvre en tant qu'aboutissement d'un procédé de création plutôt que sur le procédé en question. Bref, c'est la fin qui compte et non pas les moyens.
Quant à l'art aléatoire créé par le copieur n'est-il pas en dernière analyse l'ceuvre indirecte de l'homme dans la mesure où ce dernier est le créateur de la machine ? D'autre part, il existe déjà des copieurs reliés à un ordinateur et des ordinateurs doués d'une certaine « intelligence » : l'oeuvre d'art créée entièrement par une machine « intelligente » ne relève donc plus de la science fiction ; pas plus d'ailleurs que des machines possédant des qualités dites «humaines», à l'image de l'ordinateur Hal, le plus « humain » des protagonistes du film « 2001 : une odyssée de l'espace ».
Il ne s'agit pas tant de faire l'apologie de l'art mécanique que de mettre l'accent sur le parti pris qu'il pourrait y avoir à donner une connotation péjorative à un qualificatif qui devient ambigu. Cela étant, la majorité des artistes utilisant le copieur, tout en appréciant l'automatisme qui permet la création instantanée d'muvres, désire exercer le plus grand contrôle possible sur cette création. C'est ainsi que nombreux sont ceux qui préfèrent aux derniers modèles de copieurs certains anciens modèles - très difficiles à dénicher, du reste -, qui pour être moins perfectionnés, n'en offrent pas moins une plus grande faculté d'intervention à l'artiste. En somme, le photocopieur - tout comme l'ordinateur ou la caméra vidéo - annonce d'autant moins une déhumanisation de l'art que son utilisation n'est en aucune façon imposée à l'artiste. Il s'agit simplement d'un merveilleux outil qui peut ouvrir de nouvelles voies à la création artistique alors même que toutes les possibilités des anciennes techniques d'art ont déjà été explorées.
Christian Rigal |