L'enfance de l'art
La vidéo n'est pas majeure mais est-ce encore un art dans
l'enfance ? Tout processus créatif pour peu qu'il fasse appel à la machine est regardé avec suspicion, la vidéo n'échappe
pas à cette tare originelle. L'apparente simplicité du procédé,
la facilité avec laquelle l'image peut être manipulée pâti du
culte romantique du créateur affronté aux réalités matérielles
du matériau pictural. II est vrai que bien des « petits enfants
de Duchamp » se sont complus à renforcer cette image
provocatrice, mais la provocation a bien souvent dégénéré en
un conformisme engendrant plus la lassitude et l'ennui que la
novation esthétique. II n'en fallait pas plus pour que l'on
célébra la mort de l'avant-garde technologique et le retour
triomphant de la « peinture-peinture ». Hélas pour les
faiseurs de prophéties et les marchands du temple, trop
heureux de pouvoir enfin revenir à leurs petites spéculations
quotidiennes, les choses ne sont jamais aussi simples que
l'on voudrait qu'elles fussent. La peinture de chevalet
correspond à une réalité historico-sociale fortement datée
dont on peut se demander si elle correspond encore à la
société de la fin du XXe siècle. Ce n'est pas un simple épiphénomène si les plasticiens se tournent vers l'utilisation
de supports aisément reproductibles comme la photo ou
la vidéo - et donc plus aisément diffusables et
consommables ! N'est-ce pas là les prodromes d'une
consommation culturelle de masse dont bien d'autres indices
semblent annoncer l'émergence ? Ne peut-on penser que
dans ce domaine comme tant d'autres, l'objet rare et
coûteux, l'oeuvre unique, sera peu à peu remplacée par des
objets, certes moins coûteux, mais que l'on peut multiplier à
loisir. Ce n'est là qu'un futur possible et la stratégie actuelle
des galeries photographiques, utilisant les bonnes vieilles
recettes de la raréfaction artificielle de l'offre, démontre, s'il
en est besoin, que bien des retours en arrière sont possibles.
II n'en reste pas moins que la vidéo est peut-être un des
supports privilégiés de l'expression plastique des prochaines
décennies et que le fait, souvent affirmé, qu'aucune oeuvre
majeure ne soit encore apparue dans ce domaine - mais
est-ce si vrai ?- ne doit pas nous en détourner.
L'ouverture très large de la section française de la Biennale
des Jeunes, témoigne, par-delà les inévitables difficultés
techniques, par-delà les nécessaires limitations financières,
de la vitalité d'un art.
Alain Sayag