Le puzzle mis en pièces
En affrontant la Biennale 80 en ordre dispersé, les vingt-sept
jeunes artistes sélectionnés par la commission des critiques
et retenus par un jury final « Arts Plastiques » d'une
quinzaine de personnes, n'apparaissent pas ici comme le
caprice esthétique de tel ou tel amateur ou spécialiste. Ce
n'est pas cette fois que l'on peut incriminer le fait du
prince-commissaire ou d'un super aéropage « international ».
C'est avec le sérieux et la courtoisie d'un fonctionnement qui
donnait le plus de garanties « démocratiques » que furent
réunies les pièces d'un puzzle qui tente de donner la plus
juste image de la créativité des jeunes artistes en France, et
même si ces pièces sont à nouveau dispersées pour les
besoins de l'accrochage dans une manifestation internationale
qui ne pouvait se satisfaire d'une juxtaposition étroitement
nationaliste, qui aurait été dans bien des cas fictive, cette
sélection s'est donnée toutes les apparences de la rigueur et
de la cohérence.
II y a dans ce fonctionnement sélectif comme dans le choix
final de ces vingt-sept artistes, plus d'un signe qui rend
compte d'une situation précise, où je vois le goût aujourd'hui
dominant pour le consensus, et pour son corollaire, la
marginalité aseptisée. A l'heure de la bombe « propre » dans
un monde envahi par de sales histoires, où les lieux et les
moyens de production valent mieux que la peau des
hommes, il était temps de désamorcer cette activité humaine,
trop humaine peut-être, dont on nous dit, dans tous les bons
dictionnaires, qu'elle est « l'expression d'un idéal de
beauté », il était temps de revenir à la première définition de
l'art « manière de faire une chose selon les règles », dont
l'exemple favori est bien entendu « l'art militaire ». N'est « in », aujourd'hui, que ce qui est « clean ». A l'heure des
assassinats en direct à la télé entre la poire et le fromage, il
y a des gamineries qui tombent en désuétude.
La proximité de la catastrophe conduit les bonnes âmes à
prendre de la hauteur pendant que la piétaille s'effraie et
s'égaille ; et ces bonnes âmes se sont toujours mis l'art de
leur côté, ne fut-il que ruines. Quand il n'y a plus rien à
sauver d'une civilisation, il nous reste au moins son art !
Ainsi à l'heure où s'aggrave une crise économique sans
précédent, voit-on le mécénat industriel prendre de la
vigueur. Ces lieux de production ou de consommation ne
sont-ils pas les nouvelles cathédrales ? Encore leur faut-il
quelques ornements pour les rendre plus crédibles au
moment du chômage et de la diminution du pouvoir d'achat.
L'art est donc repris au sérieux, il redevient un patrimoine
non négligeable et la création, une valeur sûre dans un
monde en proie au doute qui voit s'effondrer bon nombre de
ses certitudes. C'est à nouveau une affaire ! Aussi pour le
moment, en a-t-on fini avec ce jeu des avant-gardes et
l'image moderniste, offensive, que l'on pouvait s'offrir à bon
compte. La provocation ne paie pas plus que les partis pris
sectaires : vive l'électisme, puisque c'est l'analogie la plus
convenable pour un éclatement généralisé. Face au pire, vive
le chacun pour soi ! Soyons autonomes ! Que cent fleurs
s'épanouissent sur ce monde apocalyptique, et que le
meilleur gagne !
La désinvolture n'est plus de rigueur. C'est plutôt la rigueur
qui est désormais distribuée avec désinvolture. Elle frappe au
petit bonheur la chance, pour l'exemple, Individualisons à
tour de bras, finissons-en avec une société de masse
traversée de courants et secouée de mouvements parfois si
périlleusement incontrolables. A chacun sa peine et rangeons
au magasin des accessoires désuets ces théories et ces
terrorismes d'un autre âge. A chacun son sillon !
Dans un tel contexte les modes académiques du carrièrisme
retrouvent, en même temps qu'une nouvelle jeunesse, une
nouvelle crédibilité. De l'école aux expositions officielles, la
voie tracée par les maîtres devient à nouveau le plus court
chemin de la réussite : on n'a plus le temps d'explorer les
chemins de traverse, de s'y aventurer à son seul désir. II
faut faire du solide, réunir dans son jeu le plus de cartes
possible, se mettre à l'abri des mauvaises surprises dans de
solides structures éprouvées et s'y cantonner à l'abri des
mauvais coups. Ainsi l'idée que l'art se cultiverait en
pépinière refait surface. Les jeunes artistes sont donc des
gens sérieux dont on exige tôt du professionnalisme aguerri.
Intelligents et cultivés, ils doivent aussi être maîtres en
travail manuel. Le « tout, tout de suite » est démodé, ils
doivent réapprendre la longue patience de l'art. Ainsi l'art
moderne susciterait à nouveau de bons fils.
Depuis longtemps les spécialistes pressentaient la fin des « avant-gardes », les douloureuses reconversions des
galeries hégémoniques en la matière, le laissaient voir depuis
quelques temps, et à l'aube des années 80 tout un chacun
nous le répète. Si Barbara Rose note en conclusion de sa
préface à l'exposition « peinture américaine : les années 80 »
« une rafraîchissante désinvolture à l'égard des manuels
théoriques et un attrait pour l'intuition et l'expérience
directe », elle souligne avant tout l'intérêt renouvelé pour « la
permanence de la tradition de la peinture occidentale ». Plus
question donc d'avant-garde et de ces espèces de percées
hors du ghetto « proprement » artistique qui ponctuèrent
l'aventure de l'art moderne. Revenons à la sempiternelle
liturgie, à ses ors, à ses prix. Les meilleurs, les plus sages,
seront récompensés. Organisons la libre concurrence en
toute liberté : le libéralisme laisse le jeu ouvert pour prôner
une harmonieuse et universelle cohabitation. La lutte entre
les tendances contradictoires ne devient plus qu'une saine émulation entre rivaux.
Rien n'est plus cohérent que l'éclectisme apparent de la
sélection française. A l'image du consensus qui recouvre la
vie politique et sociale, la scène n'est occupée que par
quelques individus, les élus d'entre les élus. Le suprême
critère qualitatif règne en maître. En fin de millénaire, le mythe du jugement dernier reprend des couleurs ! Aucun
courant ne traverse cette sélection, elle est étale, comme la
mer avant la tempête. Ce sont des travaux bourrés de
qualités et de culture où se conjuguent avec talent l'oeuvre et
l'espace d'exposition, l'unicité et l'universalité, la citation et
l'innovation, le conformisme et sa subversion. Finalement,
loin d'être fait de bric et de broc, cet ensemble est du
meilleur goût et parions que chacun y trouvera matière à
satisfactions raffinées. Rien n'est plus naturel à la France que
de se prendre pour l'Empire du Milieu : qu'autour d'elle se
ressaisisse la vieille Europe pour envoyer outre atlantique,
comme on l'y conjure, quelques Airbus culturels promis au
plus large succès !
Le ménage a été fait, les marges malpropres où l'art se
vautrait ont été, soyez en sûrs, passées au peigne fin (près
de 600 dossiers furent reçus pour préparer cette sélection)
d'où cet exemplaire échantillonnage fruit d'un recensement
méticuleux. Les seuls lieux hantés par les artistes sont les
grandes messes culturelles servies par les institutions
spécialisées auxquelles rien ne peut plus échapper tant leur
prestige est grand et le consensus, autour d'elles, généralisé.
Les complicités dont elles jouissent, aujourd'hui, même
contraintes et forcées, sont immenses. Elles sont la seule
solution d'un problème dont on ne se pose plus les
questions. D'une façon générale les questions ne sont-elles
pas le fait de mauvais joueurs qui ont oublié leurs masques
dans le grand bal des simulacres ?
Une sélection française en forme de puzzle, aussi rigoureuse
et cohérente fut-elle, n'est pas à l'abri de bien des périls. A
la satisfaction d'avoir rassemblé les pièces répond la
déception de ne pouvoir parfaire l'image pour une pièce
manquante qui, on ne sait pourquoi, a pris la clé des
champs. Mais plus encore nous savons bien qu'au moindre
remue-ménage tout est remis en question : les pièces, au
moindre prétexte, s'en vont jouer la fille de l'air, et ç'en est
fini de la belle ordonnance. Ici nous ne savons que trop que
chaque pièce vaut tellement pour elle-même qu'elle ne peut
tout à fait participer de je ne sais quel machiavélique
ensemble. Chaque pièce ici joue à détruire le puzzle, chacune
a justement été choisie parce qu'elle ne parlait pas la langue
de bois des formalismes trop bien appris, qu'elle fuyait le
conformisme peureux comme la peste, qu'elle n'était pas le
fait d'un poseur. Chaque pièce est le fait d'un artiste, d'un
homme en conflit avec la réalité, avec lui-même, le monde et
les autres. Chaque pièce, que ce soit un tableau, une
sculpture, un environnement ou une installation, est le fait
d'un regard, d'un désir qui provoque le vertige dans cet
entre-deux où sans cesse il se joue. C'est du côté de
l'opacité de chacune des pièces ici rassemblées que se joue
ce par quoi l'art ne cesse d'être insaisissable, comme le
hasard, se mêlant justement, comme chacun sait, de
ce(ceux) qui ne le regarde(nt) pas.
Miroir brisé tendu à l'éclatement que subit aujourd'hui l'ordre
des choses, cette sélection qui choisit le repli sur des
critères « purement » qualitatifs et un éclectisme inoffensif,
loin d'être candide et anodine, est une chance, contre le
conformisme anesthésiant, de voir autrement, peut-être
ailleurs. Aussi me plaît-il de reprendre la phrase de Jules
Verne que Georges Perec avait justement choisi de placer en
exergue de « La vie mode d'emploi », où il s'agit aussi de
puzzle et d'histoire(s) :
Regarde de tous tes yeux, regarde.
Jean-Louis Pradel