Peut-on être jeune artiste aujourd'hui ?
De Kassel à Venise, et un peu partout dans le monde
occidental, des manifestations internationales tentent
périodiquement de faire le point sur l'art actuel. Parmi elles,
la Biennale de Paris se donne un tel objectif avec d'autant
plus d'ambition qu'elle a pour principe depuis son origine de
n'exposer que des artistes de moins de 35 ans, donc la
plupart peu connus et à leurs débuts. On peut contester cette
règle qui n'aurait jamais permis en leur temps à Mondrian,
Dubuffet, Newman et bien d'autres de participer à la
Biennale. Peu importe. Toute règle en vaut une autre et
celle-ci a au moins le mérite de contraindre les organisateursà un certain nombre de risques dans leur choix.
Plus frappante est aujourd'hui l'impuissance de ces mêmes
responsables à sectionner leur exposition en une série de
thèmes principaux, à moins bien sûr de s'en tenir à un
découpage purement technique comme lors de la dernière
Documenta où étaient simplement distingués peintures,
sculptures, performances, dessins, etc... II y a 9 ans,
lorsque la Biennale de Paris avait trouvé refuge au Parc Floral à Vincennes, quelques jeunes critiques, dont l'auteur de ce
texte, appelés par le nouveau délégué général (Georges
Boudaille) avaient choisi plusieurs thèmes : Art conceptuel,
Hyperréalisme, Envois postaux, Interventions, Films
d'artistes. Toute synthèse est approximative et incomplète
mais il n'en reste pas moins que cette classification résume
assez bien la scène artistique du début des années 70. Sans
doute aurait-il fallu consacrer une section à part aux jeunes
peintres de « Support-Surface » alors très divisés entre eux
et qui, quoique présents dans cette biennale,
n'apparaissaient pas comme tendance. II faut aussi rappeler
qu'une ambigüe « Option 4» servait de déversoir pour tout
ce qui n'entrait pas dans les thèmes pré-établis, le plus
médiocre en général. A ces remarques près, la biennale avait
alors su déceler, dans le contexte du moment un certain
nombre de fils conducteurs. De même, en 1972, Harald
Szeemann avait regroupé pour Documenta 5 certaines
aeuvres en « Musées d'artistes » ou « Mythologies
individuelles », appellations fort judicieuses et fréquemment
réutilisées depuis.
Ce qui était possible il y a dix ans ne semble plus l'être
aujourd'hui. Que le choix des exposants relève d'un jury
international ou soit laissé à l'initiative de chaque nation
importe peu à cet égard. II est extrêmement difficile de
retrouver des classifications cohérentes et, si l'on y réfléchit,
celles employées en 1971 pourraient encore recouvrir plus ou
moins les orientations actuelles.
Que signifie ce phénomène ? II indique sans doute un
manque d'innovations spectaculaires et surtout organisées
(que ce soit par les artistes eux-mêmes, par les critiques
d'art ou encore par les marchands) au cours des dix
dernières années et a fortiori depuis 1971, date de la
dernière biennale. Peu de regroupements, pas de nouveux
labels sinon le « Pattern Painting » venu d'outre-Atlantique
(mais les Etats-Unis ne sont pas représentés cette fois-ci à la
biennale) : telle est la situation vue du moins
superficiellement.
En réalité la dynamique de « mouvements » n'est pas
nécessairement synonyme d'une réelle vitalité de la création.
Des terminologies comme celles qu'on mentionnait plus haut
(Art conceptuel ou Hyperréalisme), si elles ont permis de
discerner des moments forts ou de contribuer à mettre en
premier plan des artistes de qualité, ont aussi autorisé
beaucoup d'abus. Des artistes ont fait carrière du seul fait
que leur oeuvre correspondait à ces appellations mal
contrôlées ; le danger résidait bien dans cet aveuglement
collectif et dans la simplification excessive que supposent de
tels points de repère forcément approximatifs. Après tout,
n'importe qui pouvait devenir du jour au lendemain
conceptuel ou hyperréaliste, et bientôt « Support-Surface ».
Aujourd'hui, plus encore peut-être que dans un passé récent,
le critique d'art, le marchand de tableaux, l'organisateur
d'expositions, sont à l'affût de nouveautés. Rares sont les
découvertes d'individualités, encore moins de tendances.
Mais tout dépend finalement des critères que l'on emploie.
S'il s'agit de déceler des démarches radicalement nouvelles,
il est certain que celles-ci sont peu nombreuses, voire
inexistantes. Si par contre on s'attache à l'authenticité et à la
qualité plastique, sans exiger pour autant une totale remise
en cause de ce qui n'est apparu qu'il y a à peine dix ans, le
choix peut alors être assez large. De manière générale ces
jeunes artistes, ceux qui exposent dans cette biennale
comme ceux qui auraient pu y exposer, se situent en
référence à une histoire et non en rupture. Les uns relèvent
indirectement de l'art conceptuel ou du minimalisme, les
autres (en France particulièrement) de « Support-Surface ».
Pour peu qu'on utilise une télévision on est artiste vidéo sans
que quiconque cherche à pousser plus loin les différences.
Quelques points de repères dominent : ce ne sont déjà plus
Duchamp ou Matisse mais leur descendance, de Beuys à
Viallat. Et en un raccourci symbolique on nous fait croire que
le temps est venu des « post » et des « néo » (y compris
dans le communiqué de presse de cette XIe biennale).
Des jeunes artistes dignes d'intérêt, il y en a pourtant
peut-être plus que jamais. La Commission française de cette
biennale a examiné près de 500 dossiers. Parmi eux une
forte proportion est issue des écoles d'art où ils ont reçu
l'enseignement d'un de leurs confrères engagé comme eux
dans l'art de son temps et la plupart du temps exposant des
biennales précédentes. L'information circule très facilement
avec les revues d'art, trop peu nombreuses en France, mais
on lit Flash Art à Paris et Art Press International à
Düsseldorf. Les musées multiplient les expositions d'art
contemporain à Paris et à New York, mais aussi à Toulon ou à Eindhoven.
Saturé de connaissance, le jeune artiste qui, il y a quelques
années à peine, n'avait d'autre choix que de chercher
désespérément à faire ce qui n'avait pas été déjà inventé par
d'autres, peut aujourd'hui se mettre au travail plus sainement
et avec un peu moins de complexes vis-à-vis de l'histoire des
formes. Bien entendu le schéma est ici exagérément simplifié
mais ce rejet d'un avant-gardisme effréné explique au moins
partiellement des phénomènes récents et d'ailleurs sans
autres rapports entre eux : le retour à une figuration
classique, la vogue de l'Expressionnisme ou de la peinture
sur toile, fût-elle résolument décorative.
Qu'on ne me fasse pas dire que la peinture vit actuellement
l'une de ses grandes époques comme ont pu l'être le début
des années 10, les lendemains de la seconde guerre
mondiale ou encore les années 60. L'art contemporain vit
une crise qui est plus celle de sa propre définition que de
qualité de la création. Devant cet état de faits, les
organisateurs de manifestations internationales, comme tous
ceux dont le métier est d'exposer, d'analyser ou de vendre
l'art contemporain, doivent faire preuve d'humilité. Si nul
n'est capable de définir les principaux axes de la création
contemporaine, on ne peut en tenir rigueur aux artistes en
les accusant de peu innover.
En relisant le catalogue de la dernière biennale, donc il y a
trois ans, on trouve chez les préfaciers, eux-mêmes
membres de la commission internationale et responsables
collectivement de la sélection, des considérations similaires : « un sentiment d'aliénation » (Michel Compton), « je me suis
senti dépassé lors du choix des exposants et impuissant
devant les modalités et les critères de sélection (Johannes
Gachnang). Le propos n'est pas ici de discuter de la
meilleure façon de faire une Biennale, mais de demander à
tous ceux qui en ont le pouvoir, de laisser les artistes
poursuivre leur travail sans exiger qu'ils entrent dans des
catégories toutes faites et en leur donnant plutôt les moyens
de création et d'information dont ils ont besoin.
Aux responsables des prochaines biennales, de Paris et
d'ailleurs, de savoir comment y retrouver à nouveau des
thèmes ou des courants, sans pour autant chercher à se
substituer aux créateurs.
Alfred Pacquement