Le nouveau télégraphe
Cette année, pour la première fois dans son histoire, la
Biennale de Paris ouvre une section de cinéma expérimental.
Des films, naguère, y avaient été présentés, mais par la
bande et en petit nombre. Cette fois, 80 cinéastes travaillant
dans plus de dix pays ont été invités. Cette «première» a
trois raisons d'être.
D'abord, elle marque une date, elle établit un bilan, elle est
un avertissement. Peu de gens savent ce qu'est le cinéma
expérimental. Et pourtant le cinéma expérimental existe
comme la musique, la peinture, les autres arts. On pourrait être tenté, en l'associant aux premières ombres chinoises, à
la skiagraphie grecque - qui est, comme on sait, le modèle
de l'allégorie platonicienne de la caverne -, de le rendre
aussi millénaire qu'eux. Sans aller jusqu'à cet élargissement
considérable, on peut citer parmi ses noms ceux de Lumière,
Méliès, Survage, des frères Corradini, de Richter, Eggeling,
Ruttmann, Vertov, Clair et Picabia, Bunuel et Dali, Dulac et
Artaud, Epstein, Duchamp, Chomette, Léger, Cocteau,
Webber et Watson, Kirsanov, lan Hugo, Fischinger, Harry
Smith, Kenneth Anger, Markopoulos, Broughton, Peterson,
des frères Whitney, de Maya Deren, Brakhage, Isou,
Lemaître, Mitry, Debord, Breer, Kubelka, Jeff Keen, Mekas,
etc. Bref, l'histoire du cinéma expérimental est comparable à
celle des arts musicaux ou plastiques du XXe siècle, aussi
riche ou presque. Mais on l'ignore à cause de ce nom
commun de « cinéma », qui fait penser aux films à intrigue,
aux comédies musicales, aux westerns. C'est comme si on
confondait la musique de Debussy, Berg ou Berio avec la
chanson populaire (si estimable qu'elle puisse être), ou la
peinture de Mondrian, Klee, Malévitch, Matisse avec les
affiches publicitaires ou les illustrés (si estimables qu'ils
puissent être). Le mot « expérimental » brouille aussi les
choses : on croit qu'il est à prendre au pied de la lettre ; on
croit que c'est le cinéma, mais mineur, mais tâtonnant, mais
expérimentant. Pas du tout : ce cinéma n'expérimente pas, il
trouve. II ne s'appelle « expérimental » que par convention
pure, parce qu'il faut bien le distinguer du reste. Mais il n'a
en commun avec les films qui ont arbitrairement accaparé
pour eux seuls le beau nom de « cinéma » tout court que
l'usage de la caméra et du projecteur et encore, il se
passe parfois de l'un et de l'autre.
Cela, tout le monde - tout le monde intellectuel et artistique
le sait aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne, au
Japon, comme le savent les institutions qui aident là-bas les
artistes. En France, c'est difficile à rentrer. II n'existe dans
notre pays ni de Conseil des Arts (comme au Canada), ni
d'importante fondation privée (comme aux Etats-Unis), ni de
chaîne de télévision (comme en Allemagne de l'Ouest) qui
donne aux ciné-artistes le moyen de créer ces oeuvres qui échappent par définition aux aléas du profit, mais qui
composent à la longue, comme l'écrivait Cocteau, « la figure
la moins périssable des patries » (1). Puisse le Centre National
du Cinéma, qui a rendu cette « première » possible,
poursuivre dans cette excellente voie et donner au cinéma
expérimental français l'aide institutionnelle qu'il attend depuis
les colloques d'Avignon et de Lyon en 1978. Mais il ne s'agit
pas que de la France : la Biennale, internationale par
vocation, poursuivant des efforts comme ceux du Musée
National d'Art Moderne à Beaubourg ou du Festival d'Hyères
et suppléant en partie à l'interruption (qu'on espère
provisoire) du Festival international de Knokke, va permettre
que soient vues aussi un grand nombre des meilleures
oeuvres récentes de nos amis étrangers. Et du même coup
faire comprendre que le cinéma expérimental est en 1980
une réalité mondiale puissante et florissante, aussi
importante pour le rayonnement d'un pays que son sport ou
sa littérature.
La présence du cinéma expérimental dans le cadre de la
Biennale a un autre intérêt. Au milieu de toiles, de
sculptures, d'installations, d'interventions, les films
expérimentaux prennent leur véritable sens. Là, on ne peut
plus prendre le cygne pour un vilain petit canard. On ne peut
plus prendre ces films pour des films commerciaux mineurs
et sans public. Ils retrouvent leur vrai destin : le destin
fragile et magnifique des oeuvres d'art. Comme elles, ils ne
sont pas accessibles sans préparation. Je ne dis pas
nécessairement « sans effort »: beaucoup sont simples
comme bonjour. Mais, oui, ils s'adressent à un public
curieux et préparé. « De même qu'un auteur donné suppose
un lecteur donné, écrit Jean-Paul Richter, un auteur donnant
suppose un lecteur donnant et, par exemple [nous sommes
en 1804, il pense au télégraphe Chappe], le télégraphe
suppose toujours une longue vue » (2). Des amateurs de
cinoche - distraction ou aventures - se trouvant nez à nez
avec un film expérimental, à la suite de tel ou tel quiproquo
(ce mot ambigu de « cinéma », la salle, le titre, la réputation érotique ou politique du film - que sais-je ?) se croient
parfois autorisés à le juger en cinq sec. Ils oublient la longue
vue. Et les voici, eux qui n'oseraient pas faire la leçon à un
artisan dont ils ne connaissent pas le métier (avec son
histoire, ses techniques, ses intentions particulières, ses
secrets), les voici qui s'esclaffent et vitupèrent. Les voici
comme des touristes sûrs d'eux traversant un pays inconnu,
du haut de leur car à air climatisé et, bien sûr, ne
comprenant rien, ne voyant rien. La grâce des musées et des
biennales c'est qu'on ne peut les visiter en car - je veux
dire qu'un invisible panonceau y indique, non pas, comme
au platonicien jardin d'Akadémos, « que nul n'entre ici s'il
n'est géomètre », mais « que nul n'entre ici s'il n'a pas
appris à voir et à écouter du moins s'il n'a pas envie de
l'apprendre ».
La section du cinéma expérimental que présente la Biennale a
une troisième raison d'être : c'est un panorama. L'absence
des Américains n'a pas dépendu de notre volonté (pas plus
que celle des Allemands et des Japonais). Mais à quelque
chose malheur est bon : elle fera ressortir la déjà prochaine
grande nouveauté des années 80, l'essor, de nouveau, d'un
cinéma expérimental européen - comme dans les années 20
ou 30. Car si l'influence américaine, si vive il y a dix ans,
continue à se faire sentir, elle est souvent - et sera de plus
en plus - assimilée et dépassée. Cela se sent chez de
nouveaux venus comme les jeunes cinéastes expérimentaux
catalans. De Barcelone nous étaient déjà venus des artistes
capables de faire d'excellents films expérimentaux (par
exemple Paris la Cumparsita, d'Antoni Miralda et Benet
Rossel en 1912). Mais ils vivaient à Paris. A la chute du
franquisme correspond l'éclosion d'une nouvelle génération
qui peut travailler sur place : Eugenia Balcells, Eugeni Bonet,
Ivan Zulueta se sont vite mis à jour ; ils ont vu les principaux
films expérimentaux américains ou européens et maintenant
avancent. Ardeur brutale de Juan Manuel Huerga est un
exemple magnifique : voilà un film qui reprend le travail de
restructuration d'un Ken Jacobs (Tom, Tom, the Piper's
Son), ralentissant l'image (et le son, ce que ne faisait pas
Jacobs), filmant le grain, tirant du refilmage une symphonie
d'ocres et de rouges - mais il va plus loin, réintroduisant
puissamment la narrativité dans les interstices du travail
plastique. Et son film est ainsi une histoire d'amour
(tragique ?) doublée d'un suspense. Déjà des cinémas
expérimentaux véritablement nationaux apparaissent : les
Hollandais nous en donnent l'exemple - eux dont les films,
marqués par la forte personnalité de Frans Zwartjes, ont plus à voir avec les portraits de Quentin Metsys ou un certain
fantastique quotidien qu'avec les aléas de l'art international
actuel.
Car et c'est une autre leçon de ce panorama l'influence
des grands mouvements plastiques contemporains, art
conceptuel, art minimal ou art corporel, s'y exerce à plein :
les deux premiers chez les Polonais même ou chez les
Anglais ; le dernier chez les cinéastes aeuvrant en France,
mais aussi, transfiguré en « opéra », chez le Grec
Uelissaropoulos. Le corps, on s'en doute, est de la fête :
mais non celui de l'acteur ou de l'actrice seulement. Celui du
film aussi. D'une certaine façon (et déjà chez les Américains
de la fin des années 60), le cinéma expérimental
contemporain est beaucoup moins un cinéma du signifié en
liberté ou en voie de libération (comme chez nos surréalistes,
comme chez un Anger ou un Markopoulos) qu'un cinéma du
signifiant. Qui revient sur chacun des éléments de la
signification filmique. Couleurs, vitesse, granulation,
mouvements d'appareil sont ainsi l'objet même de tel ou tel
film. De proche en proche, ces travaux de déconstruction
aboutissent au cinéma élargi. On appelle ainsi tout spectacle,
toute présentation, qui ne se limite pas au cadre traditionnel
de la projection cinématographique mais perturbe, par des
déplacements ou des ajouts, le rituel de cette projection.
Comme l'exposition organisée en 1978 par David Wharry au
Centre Culturel Britannique de Paris, la Biennale a tenu à
faire une place à ces heureux débordements. Certains d'entre
eux, qui réintroduisent la présence d'« actants » dans le
spectacle tout en réinterrogeant les éléments de la projection
filmique, célèbrent conjointement le corps du film et le corps
de l'acteur, marquant ainsi avec force l'un des points où l'on
en est, aujourd'hui, dans le cinéma expérimental.
Je voudrais ajouter que la création de cette section et son
premier fonctionnement n'auraient pas été possibles sans
l'ouverture d'esprit de Georges Boudaille, Délégué Général de
la Biennale, ni sans l'aide inlassable et éclairée de Catherine
Zbinden.
(1) Sur Le sang d'un poète, dans Le Figaro du 9 novembre 1930
(2) Préface à la 1ère édition de Vorschule Zur Aesthetik [Cours préparatoire
d'Esthétique], traduction d'Anne-Marie Lang et Jean-Luc Nancy (Lausanne, L'Age
d'Homme, 1979), p 25 Les mots que les traducteurs rendent par « télégraphe » et « longue vue » sont, en allemand, « Fernschreiber » (mot à mot qui écrit au loin) et « Fernrohr » (télescope) « Aucun auteur, ajoute Jean-Paul, n'a le front d'écrire pour
tous les lecteurs , mais chaque lecteur a l'impudence de lire tous les auteurs »
Domnique Noguez