Le dilemme de l'internationalisme
Depuis mon premier contact avec la Biennale de Paris
(comme membre du jury en 1964) le problème d'une
intégration des nationalités a été posé. Je crois qu'on a été
trop fixé sur Venise. Là où il y a des pavillons nationaux
c'est tout naturel qu'on expose par nations. L'idée de
nationalisme dans l'art ne m'a jamais plu. On produit des
médiocrités au nom de la patrie. Et les expositions par nation
aboutiront toujours à une sorte de jeu de prestige, voire de
chauvinisme. Quelques nations vont toujours faire « bigger
and better ». Ceci ne veut pas dire que je suis pour un art
uniformément et universellement international. Un artiste
norvégien a dit :« Tout art de qualité est national. Tout art
national est mauvais ». Ce qui veut dire que l'art doit être
modérément international et qu'il faut qu'on sente qu'il a un
fond national : Un art déraciné manque de moelle. Dans les
années 50 et 60 l'internationalisme représentait vraiment un
problème. Ça tendait à un nivellement, un aplatissement de
l'expression et des genres.
Je crois que Catherine Millet l'a très justement exprimé dans
le dernier catalogue quand elle dit que l'année 1968 était
l'année de la grande remise en cause - aussi celle concernant
nationalisme/internationalisme. Après 1968 on a commencé à
repenser nation, pays, racines, régions. C'était la nostalgie,
bien sûr. Phénomène cyclique. Pour les petits pays les
questions ethniques commençaient à jouer. II y avait des
fonds de primitivisme, de l'exotique, du barbare, du folklore.
Pour la Norvège il s'est manifesté pas mal de choses de ce
genre là pendant le débat sur le marché commun. Notre
réponse négative est l'isolation (quoique plutôt symbolique)
de l'Europe dont le résultat a atteint aussi le plan artistique.
Nous ne voulons plus suivre le même rythme. Pour un petit
pays périphérique comme la Norvège ceci ne peut mener
qu'à un résultat pour l'art : il va sombrer dans le
provincialisme.
Nous citons toujours Munch comme un phénomène. Gérald
Forty l'a fait aussi dans le catalogue de 1977. Mais ce qui est
vraiment phénoménal avec Munch c'est qu'il a cherché à
l'étranger ce qu'il ne trouvait pas dans son propre pays et
qu'il a trouvé exactement ce qui lui fallait pour nourrir son
génie. Un génie qui était profondément enraciné en terre
norvégienne.
Tout grand art naît des rencontres. La Biennale de Paris doit être un lieu de rencontres. Son internationalisme doit se
manifester jusque dans l'accrochage, dans le placement des
objets. Jusqu'ici on exposait par nation en se modelant sur
Venise. Essayons maintenant de sortir de cette impasse.
C'est en se confrontant que les nations montrent leur vrai
caractère. On peut accrocher et placer par contrastes et on
peut le faire par similitude. Je crois qu'au fond le caractère
national ressort le mieux quand il s'agit d'oeuvres
apparentées. C'est alors que les différences subtiles se
révèlent.
Si nous mettons une oeuvre typiquement française disons
une oeuvre « cartésienne », claire, structurée, classique à
côté d'une oeuvre typiquement germanique - pleine
d'expression, hors balance, brutale - les différences ne sont
que trop apparentes. Tandis que si nous rapprochons deux
oeuvres d'artistes de nationalité différente, mais qui essaient
de faire la même chose, ce que nous découvrons comme
différence prend beaucoup plus d'importance. C'est comme ça que l'internationalisme devient intéressant.
Internationalisme ? Qui parle d'internationalisme avec les
grands continents, l'Amérique du Nord et du Sud, l'Afrique
et l'Asie à quelques petites exceptions près - pas
représentés ? Surtout sans les Etats-Unis et le Japon, les
deux pôles qui auraient pu mettre en relief l'Europe,
l'équilibre est rompu.
D'autre part, il est intéressant de voir la situation européenne
(avec quelques régions de « fringe ») dans toute sa pureté.
Cela fait valoir les différents caractères européens d'une
façon beaucoup plus évidente que quand ils se reflètent dans
les éléments américains. Les petits pays surtout devraient en
profiter. II ne seront plus relégués à des coins de
l'exposition, mais pourront - avec des artistes
individuels - accoster des collègues de différents pays en
pleine salle. (texte écrit en français par l'auteur).
Ole H. Moe