Le service de renseignements artistiques
En mai 1968, j'habitais rue Bonaparte. II m'est arrivé
souvent, pendant les nuits « chaudes », d'être dans la rue,
puis de pouvoir en cinq minutes rentrer chez moi et suivre à
la radio le reportage sur ce que je venais de vivre à l'instant.
Chaque fois, j'étais surprise par le talent des journalistes :
certes, il y avait de la bagarre sur les barricades, mais leurs
voix décrivaient une révolution. Par la suite cela fut d'ailleurs
commenté ; sans l'intervention des media, Mai n'aurait pasété Mai et nous n'y aurions peut-être pas cru à ce point.
Si je me permets cette petite introduction pour un texte
censé aborder les aspects « néo » de l'art actuel, c'est que
dans l'art aussi le pouvoir des media s'est considérablement élargi et qu'il joue un rôle dans ce mouvement.
II suffit presque aujourd'hui que la presse produise les signes
d'un événement pour que celui-ci paraisse exister dans la
réalité. C'est parce qu'il relatait la révolte des étudiants et les
charges de CRS dans les mêmes termes et avec les mêmes
trémolos qu'il avait rendu compte de la guerre des Six jours
que Julien Besançon faisait croire à la guerre civile dans
Paris. C'est parce que marché, critiques, institutions
présentent chaque tentative d'un jeune artiste avec les
mêmes égards que s'il s'agissait de l'oeuvre aboutie de
Matisse ou de Picasso, que ce qui est embryonnaire, le signe
d'un art à venir est pris pour l'art lui-même.
On en est même venu, dans un domaine qui aurait pourtant
dû y être réfractaire, à une situation mc luhanesque : ce sont
parfois les structures de diffusion qui donnent son contenu à
l'art. On a souvent stigmatisé ces grandes expositions où les
oeuvres des artistes sont soumises à la volonté thématique et
manichéenne de l'organisateur, elles ne sont plus présentées
en tant qu'objets particuliers, traces du parcours d'un
individu, mais comme des pions sur l'échiquier d'une
démonstration critique, éléments de vocabulaire d'un
discours qui les survole.
On aurait tort évidemment de présenter les responsables des
structures, les critiques, comme seuls responsables de ce
détournement de la fonction artistique. Certains artistes,
certaines de leurs attitudes en ont été les complices.
Duchamp le premier qui, en réduisant l'art à un simple
problème de représentation (escamotant la part de
symbolisation, d'expression, de transcendance), c'est-à-dire
en faisant de l'art un médium, a favorisé le malentendu selon
lequel l'oeuvre d'art fonctionnerait comme un signe. En
remplaçant l'objet peint par l'objet réel, il a fait semblant de
croire que la préoccupation de Chardin avait été de signifier
des pots à tabac et celle de Cézanne de signifier des
pommes... Avant Duchamp, l'oeuvre d'art était un objet
complexe où l'expérience d'un homme, les aspirations d'une
civilisation entraient en contact, s'affrontaient ou se
superposaient en des strates innombrables de sens et de
fonctions diverses. Après Duchamp, tout un courant de l'art
moderne s'est autorisé à transformer cet objet complexe en
l'alternative la plus simple : ceci est ou n'est pas une oeuvre
d'art. En quelque sorte, rapprocher le Ready Made de
n'importe quel tableau revient un peu à comparer le code de
la route à Finnegans Wake. L'objet fonctionne comme un
signal et si Duchamp est moderne quelque part, c'est pour
avoir réduit l'art au modèle informatique, binaire et somme
toute, simpliste, qui n'admet ni l'ambigüité ni la
démultiplication du sens.
Plus récemment, l'art conceptuel a parachevé la proposition
de Duchamp. Non seulement l'oeuvre d'art n'a plus été
considérée que comme un signe mais encore comme un
signe de l'art lui-même. Les artistes ont abandonné toute
pratique (ils ont cessé de peindre et même de confectionner
quoi que ce soit), et, ne réalisant plus l'art, ont présenté les
signes de l'art : à la place du tableau, la description verbale
du tableau (Kosuth), à la place d'une fiction, la promesse de
cette fiction (« l'oeuvre, disait Weiner, peut être réalisée ou
peut ne pas être réalisée »), à la place de l'objet d'art, le
contexte qui la reçoit et la métaphorise (Buren qui recouvre
de ses bandes les murs du musée prétend exposer le
musée). On ne fait peut-être plus d'art, on le désigne du
doigt.
Le formalisme a aussi mené sur cette voie bien de ceux qui
s'affichaient encore en tant que peintres. Les minimalistes
aux Etats-Unis, Support-Surface et ses dérivés en France, ont
souvent abandonné la peinture elle-même pour mettre en
scène les signes de la peinture : un simple carré de toile en
tant que tableau - qui désigne la cimaise qui le porte - qui
désigne le regard qui se porte sur cette cimaise, etc. ; ou
encore, autre procédé relevant de la synecdote, un châssis
ou quelconque fragment sauvé de l'autopsie, désignant à lui
seul l'entité tableau... Dans ce domaine pareillement, la
substitution des signes de l'art à l'art lui-même a entraîné un
désengagement de l'artiste dans son travail, une limitation de
sa pratique à quelques gestes élémentaires ; la répétition
systématique des formes dans un cas, l'aléatoire dans l'autre
cas ont simplifié au maximum les rapports de l'artiste avec
ses outils.
Donc nous sommes tous devenus artistes, critiques,
organisateurs d'expositions, public, les acteurs d'une
superproduction. Nous nous promenons entre les murs du
musée, ils sont en carton-pâte. Nous croyons y voir
accrochées des oeuvres d'art, ce sont des fac-similés, des
représentations qui renvoient à l'idée d'oeuvre d'art sans se
confondre avec elle. On commence à comprendre où je
voulais en venir. On croit souvent que le courant « néo » qui
parcourt l'art contemporain (résurgence du fonds culturel,
attachement à la tradition, réactualisation de vieilles
techniques, refaire Braque ou Matisse, apprécier la tapisserie
18e, - Nouveau Fauves en Allemagne, nouveaux
dessinateurs en Italie, Pattern Painting aux Etats-Unis...) est
une réaction à l'iconoclasme et à l'avant-gardisme effréné
des années précédentes. II ne l'est, à mon avis, qu'en
apparence et continue, en fait, cet art du signe que les
avant-gardes ont mis en place.
Le fait d'aller puiser dans le réservoir des formes du passé
récent ou lointain n'est en soi pas très nouveau. Malevitch
redécouvrit l'art des icônes, Picasso fit accéder les objets
primitifs au statut d'art. Matisse n'eut pas honte de son goût
pour les arts décoratifs traditionnels. Une des
caractéristiques de l'art de ce siècle est d'avoir cassé le
déroulement linéaire de l'histoire (le maître qui transmet à
son élève) pour réaliser le plus formidable brassage de
formes à travers toutes les époques et par-delà toutes les
frontières.
Toutefois, dans cette réappropriation de formes anciennes,
les mouvements contemporains qui nous occupent suivent
d'autres voies que les premiers modernes. Les arts primitifs
ont guidé Picasso vers le cubisme et les icônes ont aidé
Malevitch à schématiser les données du cubisme et à en tirer
l'abstraction ; certains procédés décoratifs ont permis à
Matisse de réaliser les premiers espaces plats de l'art
moderne. Les formes anciennes travaillées et confrontées à
d'autres formes, de nouveaux thèmes, mises au service d'un
nouveau combat intellectuel, ont en fait façonné des formes
nouvelles et tous ces artistes se posaient farouchement en
tant que modernes. Ils n'auraient pas aimé qu'on les
soupçonne, même momentanément, d'une quelconque
nostalgie.
Les « néo » d'aujourd'hui, au contraire, s'affirment comme
néo. Ils aiment parler d'un « retour à» et, loin de vouloir
extraire des formes inconnues de formes connues, ils
mettent tout en oeuvre pour mieux souligner leurs références.
Au début du siècle, des avant-gardes prétendaient abattre le
musée. Tout se passe actuellement comme si l'on voulait en
rassembler les morceaux épars et le reconstituer dans toute
sa gloire. La critique d'art Barbara Rose a récemment
organisé une exposition de jeunes peintres américains. Le
catalogue qui l'accompagnait avait ceci de particulier qu'il était plus question dans les déclarations des artistes de
Matisse, de Cézanne, du Titien, du Gréco ou de Uéronèse
que de leur propre travail. Quant à A. Bonito Oliva, il dit de
Sandro Chia, représentant du nouveau courant italien :« Les
points de référence sont innombrables, sans exclusion
aucune, de Chagall à Picasso, de Cézanne à De Chirico, de
Carra futuriste à Carra métaphysicien et novecentiste.
Les dessus de table de Bioulès « citent » les guéridons de
Braque, les papillons de Lupertz « citent » les polichinelles
de Picasso et les dames aux colliers fantaisie de Kushner « citent » les mondaines de Dufy. Auparavant, les peintres
s'arrangeaientpour maquiller leurs emprunts ; il semble qu'ils
affectionnent maintenant de poser des guillemets.
Tous ces jeunes artistes renversent un processus que
jusqu'alors tous les artistes modernes avaient suivi. Les
premiers Pollock font beaucoup référence à Picasso, puis les
drippings ne font plus référence qu'à eux-mêmes. En
revanche, une grande partie de la nouvelle génération, ayant
commencé à travailler dans un contexte formaliste, a d'abord
exposé des oeuvres qui ne faisaient référence qu'à
elles-mêmes. D'où peut-être, par renversement, le désir de
faire référence à l'« histoire ». J'ai lu qu'une participante à
cette biennale parlait de « faire retour en sa culture ». Par
l'archâisme même de sa langue - et donc de sa pensée
elle révèle à quel point elle cherche à coïncider avec les éléments anciens de cette culture.
Pour la plupart des peintres engagés dans cette voie,
l'emploi de formes figuratives, souvent assez «jetées »,
expressionnistes et de vieux codes, s'associe au besoin de
plus de spontanéité. C'est que les méandres de la théorie,
les tabous avant-gardistes et les obligations formalistes ont
beaucoup contraint l'art de ces dernières années et que
l'emploi de formes « toutes faites », de codes éprouvés,
souvent empruntés à l'environnement immédiat (« ...des
promenades dans la rue quand on regarde les façades et les
frises d'immeubles. Tout cela était pour moi une
stimulation », dit Zakanitch), bref d'archétypes visuels paraît
plus aisé et paradoxalement laisser plus de liberté !
Je ne suis pas loin de penser que toutes ces images
trouvées, dans l'Histoire de la peinture comme dans les arts
décoratifs et populaires (ces derniers n'étant souvent que la
dégénérescence des formes « nobles » apparues au cours de
l'Histoire), fonctionnent comme les objets trouvés de
Duchamp, les ready-mades. Elles ne sont pas tant présentées
pour exprimer un sentiment ou donner à penser que pour
signaler « attention, ici oeuvre d'art ». En quelque sorte, l'art
conceptuel a dressé le répertoire des signes linguistiques de
l'art, le formalisme, Support-Surface en ont isolé les signes
plastiques. Les tendances « néo » en recensent les signes
culturels.
Au service des renseignements artistiques, la peinture a été
remplacée par son signalement. »
Catherine Millet