Quelques remarques sur les artistes italiens
« La « vie privée » n'est rien d'autre que cette zone
d'espace, de temps, où je ne suis pas une image, un objet.
C'est mon droit politique d'être un sujet qu'il me faut
défendre. »
R. Barthes - La chambre claire
Dans ces toutes dernières années, on voit de jeunes artistes
italiens retrouver le pinceau, peindre des figures et, ce
faisant, exploiter des moyens et des formes que l'on croyait
désuets.
Tout de suite on s'aperçoit que la culture de ces jeunes gens
se rattache aux premiers mouvements artistiques européens
de notre siècle, les Fauves et les expressionnistes.
Quelquefois même l'art des XVIe et XVIIe siècles paraît les
intéresser. Dans la sculpture, on les voit remouler les figures
selon une « manière de mettre » plutôt que d'« enlever »,
cette dernière étant, selon Michel-Ange, le propre de la
sculpture.
On pourrait y voir les symptômes d'une crise de certaines
valeurs établies par l'art d'avant-garde et d'une récupération
des vertus manuelles souvent caractéristiques du monde de
l'art, inutilement humiliées dans ces dernières décennies...
II me semble que l'intention soit de faire des oeuvres d'art
d'une manière autonome et artisanale, ce qui implique un
retour à des recettes professionnelles, pour réaliser des
images qui ne dépendent pas nécessairement (dans la
mesure où cela est encore possible) de la production
iconique de notre temps, totalement générée par les
mass-media.
A côté de ces choix, apparemment nouveaux, il faut
remarquer un changement radical de la structure de l'espace
pictural. Les éléments figuratifs sont disposés en perspective
(une perspective un peu maniériste et très surréaliste) ce qui
comporte une sorte de défoncement du premier plan.
Pendant longtemps en effet, on a été accoutumé à la
présence pressante de l'image construite sur les deux
dimensions.
On remarque, chez certains jeunes artistes, des signes clairs
d'un retour à la représentation convulsive et hermétique
peut-être, et qui parfois se réalise selon un emboîtement en
spirale. D'autres ouvrent dans l'épaisseur d'une surface de
couleur dense et lumineuse (d'origine informelle) des
déchirures subites et des gouffres qui révèlent les figures.
Une certaine naïveté, un goût pour le primitif semble présider
au retour de la figure. Mais ces deux aspects sont peut-être
dus moins à une référence culturelle précise qu'à l'« humilité
du regard » de cette génération d'artistes.
Contrairement au « trop voir », au « voir sublimé et idéal »,
au « voir outre » des générations moins jeunes, nos artistes
baissent les paupières et regardent à travers le voile d'ombre
des cils. Des expériences du vécu de l'enfance semblent
conditionner (et certainement d'une façon plus cohérente que
dans d'autres moments de l'art moderne et contemporain)
les dimensions nouvelles de l'espace. Une sorte
d'équivalence s'établit entre l'articulation des plans et lesépisodes de la croissance qui peuvent être toujours ramenés
à des mouvements d'une psychologie primaire.
D'ailleurs le fait d'avoir retrouvé aussi des opérations du
travail manuel paraît garantir une action harmonieusementéquilibrée du corps et de l'esprit.
La monumentalité qui charmait les artistes des années 60 et
70 ne paraît pas intéresser ceux d'aujourd'hui. Même si les
dimensions des ouvrages ne paraissent pas toujours
décroître, il ne s'agit nullement de la monumentalité
programmée et idéologique, mais plutôt d'une occupation
des espaces (probablement sous l'influence des
performances, des environnements, des installations) comme
la chambre des enfants qui, même si elle est très grande, est
occupée désordonnément par les jouets et paraît cependant
riche de sens, de joie, de grâce, de sincérité.
Une dernière remarque : la culture de ces images, figuratives
ou non, (et même les lambeaux de formes géométriques
tracées par le pinceau ou par d'autres moyens gardent
toujours quelque chose de la présence animée de la figure)
constitue une digue visible élevée contre la force funèbre des
icônes divulguées par les mass-media.
Les artistes italiens présentés à cette édition de la biennale
se meuvent assez librement dans le cadre que nous avons
essayé de tracer.
Cucchi, Paladino et Bianchi sont ivres de peinture, d'une
peinture lyrique, riche d'éléments autobiographiques, de
matières et de signes qui exhale l'intense plaisir de peindre.
Spoldi oscille entre deux aspects apparemment
contradictoires : la réalisation peinte de figures faites à la
main, largement puisées dans un répertoire codé, et un
encadrement géométrique sévère qui unit et désunit par
moments les figures elles-mêmes.
Faggiano loge dans des casiers qui, parfois, visent à des
formes architecturales illustres (la Tour de Babel), des détails
de figures dessinées au crayon.
Notargiacomo, se référant surtout à la peinture futuriste,
marque la surface peinte de traits de couleur brillante en
mouvement.
Degli Angeli tripote des matières telles que la cire pour en
arriver à des figurines dont le seul souci est « de ne pas
paraître » .
Bartolini use d'une matière onctueuse qu'il insère parmi les
ors les mythes.
Chiara Diamantini photographie des écritures qu'elle découpe
au moyen de petits cadres : une dissimulation de vérités
solennelles sous un aspect insignifiant.
Bruno Ceccobelli laboure la couleur (le tableau sera un vaste
champ où la matière picturale forme une épaisse couche)
avec le pinceau, et la couleur, mêlée parfois à la cendre,
cache, comme un champ de fouilles archéologiques, des
figures sculptées que le peintre laboureur ramène à la surface
du monde.
Bruno Mantura