L'air du temps
Bon an, mal an, la biennale des jeunes s'adapte et se
perpétue, et c'est tant mieux, qu'elle ait recours pour
constituer sa sélection à un comité restreint qui donnera
d'une manière péremptoire le « top niveau » international, au
risque de cristalliser des désaveux ou, comme cette année, à
un comité national, animé par des critiques qui, entre les
velléités de ses membres et les raisons de sa constitution, ne
pouvait dérober à la finalité, sélectionner les vingt-cinq
artistes qui permettront à chacun d'y retrouver son compte...
La sélection n'offre donc pas une image affirmative de la
production artistique en France, comme cela a pu être le cas
précédemment, mais une image composite que seul le
regroupement des oeuvres par tendance internationale risque
d'atténuer.
Quoiqu'il en soit, elle répondra, comme toute sélection
institutionnelle, exactement à la fonction qu'elle doit remplir :
amortir, en intégrant, les contradictions entre les « artistes »
et la « réalité » dans laquelle ils se trouvent impliqués et, en
retour, leur donner, à eux comme aux autres, une image
crédible des raisons de leur pratique, un ou des modèles de
comportement conforme.
S'y côtoient, diront certains, « passéistes » et « modernistes », « progressistes » et «décadents»... Cette
diversité n'est pas en soi nouvelle mais trouve à s'exposer
cette année du fait du mode de sélection adopté et donc
implicitement nécessaire - certaines assurances ne sont
plus de mise. Mais des commentaires critiques risquent
de la justifier, en trouvant ainsi une « unité ».
Lorsque « le doute » remplace « la » certitude, le plus sûr
moyen de s'y retrouver c'est encore de revenir à
l'« essentiel ».
Ce discours critique dont on cerne la mise en place depuis
quelques années, dans un même mouvement prétend rejeter
toutes les idéologies avant-gardistes, et retourne sur ce qui
fonde l'essentiel de l'esthétique bourgeoise, l'« histoire de
l'art » et la notion de « liberté de création ».
Ainsi d'une part on souligne la nécessaire économie de la
pratique artistique par rapport « aux » théories, forcément
totalitaires dit-on, d'autre part on s'efforce de renvoyer cette
pratique à son histoire, c'est-à-dire à l'histoire de l'art qu'il
n'est pas besoin de qualifier pour dire qu'elle est l'histoire de
l'art par et pour la classe dominante et en aucun cas « savoir » ou « connaissance ». C'est-à-dire que l'on
demeure soumis à une même conception idéaliste et formelle
de l'art considéré comme objet en soi, ce qui sécurise et
autorise l'utilisation de normes garanties par le passé, voire
par la tradition.
Parallèlement l'artiste est impliqué avec force par rapport à
une image individualiste et subjective de sa pratique. Cette
image rend compte d'une situation réelle, son isolement
provoqué par l'extrême division du travail dans la société
capitaliste, et d'une construction toute idéologique, l'artiste
comme « libre créateur ». Elle lui impose d'autant plus que
dans le régime « libéral » dans lequel on se trouve, marché
et institutions renforcent la concurrence entre artistes ; pour
parler de cette biennale, il y avait six cents candidats français
pour vingt-cinq places.
A ce repli qui n'est pas tant le fait de tel ou tel mais d'une
situation plus générale, s'ajoute la quasi absence de discours
s'articulant autour de propositions collectives, sociales,
critiques ou politiques.
Faudra-t-il douter ou s'apitoyer pour autant sur l'« Art »?
Nulle raison, il se porte bien, voyez le marché de l'art ancien
ou l'intérêt que suscite l'année du patrimoine avant celle de
la création.
Par contre la situation des artistes est des plus aléatoires,
difficultés pour eux de s'intégrer au marché, misère de la
presse artistique dont les titres se comptent sur les doigts
d'une main, institutions hégémoniques et peu soucieuses des
jeunes artistes, de ceux-là même qu'elle interpelle ou même
forme dans ses écoles. D'une manière plus générale « l'art
français » se porte bien et ne fait que remettre les pendules à
l'heure, ce n'est pas nouveau. D'une part en se mettant à
suivre quelques « nouvelles » tendances internationales, ce
qui est d'ailleurs un euphémisme quand on regarde la
nationalité de ceux qui les compose, afin de participer à la
reconstruction qui s'opère.
D'autre part, l'idéologie esthétique bourgeoise clarifie ses
positions, résorbe ses conflits, évacue de trop évidentes
contradictions en faisant retour sur ses fondements mêmes.
sur ses valeurs les plus sûres, sur ce qui est commun au
plus grand nombre, c'est-à-dire aux différentes fractions de
la bourgeoisie et à de larges couches de la petite
bourgeoisie.
Ainsi, s'atténuent des antagonismes, se crée une unité,
s'établissent les moyens d'un consensus autour des valeurs
essentielles qui stabilisent et masquent l'accentuation des
contradictions réelles.
Patrick Le Nouëne