Performance - intervention
Depuis quelques années on assiste en Europe à une
prolifération d'actions ou de performances qui bouleversent
la définition étroite des catégories artistiques. Ce n'est pas
un phénomène nouveau mais son ampleur signalise un
changement certain et un renouvellement de l'art orienté
davantage vers des actions éphémères, immatérielles,
non-enregistrables, non-reproductibles, non-inimitables, qui
désorientent le public et la critique encore avide de
signification, d'objet à saisir, de représentation, de spectacle,
de définition, de classement, de qualité, d'efficacité, de
durée. La performance est un processus, un parcours dans
le temps et l'espace à travers un corps qui se pense et
produit sa partition : fini le metteur en scène et ses
comédiens, le musicien et ses interprètes ; le performeur
s'assume lui-même, sans relai, il prend son corps et l'espace
comme matériau. Depuis 1912 on suit le développement
irréversible de cette activité, de ce nouveau faire
transformateur, qui échappe à toutes les définitions
puisqu'on peut enfin faire n'importe quoi mais pas n'importe
comment. Finis les spécialités : la performance, malgré
certaines apparences, n'est pas une nouvelle catégorie, une
nouvelle technique mais un état d'esprit que Dada surtout,
dans les années vingt, et Fluxus, dans les années soixante
ont révélé comme possibilité de subvertir l'enfermement de
l'art afin de pénétrer dans le flux et l'énergie de la vie. Arthur
Cravan inaugure en 1912 à Paris des
conférences/danse/boxe ; en 1916 au Cabaret Voltaire chaque
soirée est une intervention où se mêlent, simultanément,
musique, bruits, chants, récitations, cris, percussions...
Les peintres sont poètes et musiciens (Hausmann,
Schwitters), les poètes sont peintres, les définitions
s'estompent. L'exposition Dada de 1920 à Berlin comme
celle de Cologne en 1919 et de Paris en 1921, comme les
nombreuses soirées dada, sont de véritables interventions,
multimédia, sans prétention artistique qui changent aussi
bien la poésie que le théâtre. Marcel Duchamp fera de sa vie
une suite d'interventions ironiques originant ce qu'on a
nommé dans les années soixante l'art conceptuel, dont
Fluxus (avec Flynt, George Brecht, Maciunas, Vostell,
Paik...) à New York, Tokyo, Cologne, Nice, sera le feu
d'artifice intense. On a tendance à limiter la performance à
l'art corporel que les viennois autour de Nitsch exalteront
dans les années soixante et qu'aujourd'hui on retrouve sous
une forme de néo-expressionnisme corporel et orgiaque, un
peu partout, avec son effet spectaculaire sado-masochiste.
En fait sous le terme anglais « performance » (qui n'a rien à
voir avec la compétition) il faut entendre parcours, traversée,
développement visuel, sonore, spatial, corporel, gestuel,
simultanément. Action ou intervention sont utilisées comme
synonymes. L'Action- Painting de Pollock comme les actions
d'Yves Klein ont transformé le champ pictural, libérant la
peinture du tableau (le résultat) montrant l'acte de peindre.
La performance exige une conscience globale de son corps,
de sa voix, de ses gestes, du temps d'intervention (qui peut être extrêmement bref comme très long - plusieurs heures),
de l'espace d'intervention (volume, structure, matière de
l'espace, couleur, sens de l'environnement, dans la nature,
en intérieur), des média utilisés (électronique, instruments,
vidéo, diapo, film, photo, audio-visuel...). Une intervention
suppose une partition précise et unique de son parcours,
laissant une place égale au calcul et à l'improvisation et sans
doute la performance est elle un calcul de l'improvisation : et
c'est là qu'il ne faut pas confondre le n'importe quoi avec le
n'importe comment. Ni confondre performance avec
café-théâtre ou cabaret.
Le rituel de la performance et son
ironie exclut le spectacle de cabaret et toute forme de
représentation spectaculaire sur une scène théâtrale, dans un
espace codé. Une performance doit être unique, non
reproductible, produite dans un lieu neutre, n'importe où
(dans une salle d'attente comme dans le métro, dans une
galerie comme dans un garage, dans la rue...). Des individus
de tous les horizons se retrouvent : des musiciens, des
peintres, des écrivains, des sculpteurs, des danseurs, qui
ont pris conscience de l'imbécillité de la spécialisation et de
la nécessité de rompre tous les codes, tous les systèmes,
pour agir avec l'éphémère et dans l'éphémère.
Dans les
années vingt/trente le Bauhaus en Allemagne autour de
Schlemmer avait commencé un tel travail de
décloisonnement, repris avant la guerre et surtout depuis
1945 avec l'expérience interdisciplinaire du Black Mountain
College aux Etats-Unis où John Cage et Cunningham
enseigaient. Si la performance se développe aux USA,
c'est par l'apport des exilés du Bauhaus.
Kapprow qui inventera la notion d'happening participe à ces
rencontres. Si aujourd'hui la performance risque de
s'essouffler, c'est parce qu'elle devient un truc, une nouvelle
spécialité, alors qu'elle ne peut être qu'un comportement,
une autre manière de vivre, un élargissement, un
débordement qui rend vain toute tentative de classification.
Elle se trouve à la charnière, au croisement comme tension
et rupture ; elle signifie une remise en cause des espaces
spécialisés et met l'accent sur le comportement. Rupture
essentielle de notre siècle on tente de la récupérer pour en
faire une spécialité de plus, alors qu'elle est à l'intersection
de toutes les disciplines et annonce, dans la théorie de sa
pratique, la fin des séparations et des isolements.
Multi-média, intermédia, mixed-média, la performance joue
tout autant avec le calcul le plus précis qu'avec le spontané,
avec l'extrême sophistication électronique qu'avec la pauvreté
élémentaire, avec l'éxubérance et le débordement qu'avec la
simplicité.
La Biennale présente dans la section française des
manifestations contradictoires un processus audiovisuel du
groupe Ecart, une action sonorelvidéolvoixlgeste de Joëlle
Léandre, une installation/action de Joël Hubaut, un processus
pictural/sonore d'Ampe Jonas, une action vidéo de Nicole
Croiset, une action en trio de Catherine Parisot (avec Jacques
Pineau et Chloé de Cers), une action/conversation de Martine
Aballea, une manifestation system art de Michèle Métail et Louis Roquin (son-visuel-voix-geste), des actions d'orlan et
de Daniel Grenier.
Sur le plan international, plusieurs groupes : Saeta de
Yougoslavie (multimédia : vidéo-magnéto-super 8, multi écrans, musique, écriture), le groupe suisse Etcétéra par une
communauté d'artistes qui jouent avec le mouvement, la
forme, l'air et la lumière, le Théâtre du Tissu Imaginaire
danois, collectif qui se manifeste en des lieux multiples
(couleur, costumes, lumière, son, musique...) des
expériences individuelles diversifiées : le travail minimal
(gestuel) de Peter Trachsel, la sculpture en mouvement de
Nigel Rolfe, les détournements de langages de John Greyson
et Kim Tomczak, l'étude espace-temps (le passage du temps)
de Max Dean, la lecture de Tim Clark, la
musique-performance de Misa Savic, l'intervention de De
Kroon, l'action de Jill Orr pour un élargissement de la
conscience entre l'homme et la femme ; Dimitri Alithinos
crée des espaces/temps libres immatériels et Leigh Hobba
propose des déplacements acoustiques et électro-acoustiques.
Michel Giroud