Une très vivante exposition
Voici que la Biennale revient s'installer dans le cadre où se sont déroulées, ont été éprouvées ses sept premières manifestations ; après une escapade au Parc floral de Vincennes, elle se retrouve en ces lieux qui furent témoins de sa naissance et de son développement. Ce n'est pas sans tribulations qu'a eu lieu cette installation. En déménageant en 1971 de l'ouest vers l'est de Paris sous l'empire de circonstances indépendantes de sa volonté, en s'implantant dans un hangar ouvert du Parc floral, elle avait pu, au prix du travail acharné de ses animateurs et grâce à l'aide de la compréhensive Fondation de France, venir à bout de bien des obstacles matériels et aménager des espaces utilisables à des fins collectives ; elle croyait s'être ainsi créé un abri sinon définitif du moins durable ; un sort contraire ne l'a pas voulu. Cependant, il n'a pas été tel qu'il l'ait contrainte à interrompre son cours. Pendant l'hiver 1972/1973, elle s'est trouvée pendant quelque temps sans toit ; heureusement, le soutien du Ministre des Affaires culturelles et de ses distingués collaborateurs, celui des administrations intéressées, centrales ou parisiennes, ne lui ont pas manqué : ces hautes autorités, ces grands fonctionnaires ont tous cru en la vertu bénéfique pour la culture d'une institution comme la Biennale. A son tour, le Conseil de Paris, et singulièrement le Président de la commission des Affaires culturelles ont su prendre à temps la mesure de deux données psychologiques qui ne sont point du tout à négliger : la valeur, du point de vue du renom artistique de notre capitale dans le monde, du maintien d'une très vivante exposition à Paris ; celle aussi de la nécessité de conserver en France une manifestation d'un réel rayonnement à laquelle beaucoup de villes étrangères eussent été heureuses d'offrir un confortable refuge. Du fond du coeur, le Conseil d'administration et le Délégué général de la Biennale leur adressent leurs vifs remerciements pour cette si parfaite bienveillance qu'ils ont bien voulu leur montrer, sans trop attendre.
Sans doute, certains esprits chagrins avaient pu tirer de la Vlle Biennale une impression fâcheuse : un certain désordre physique y régnait. Les genres : art plastique, musique, cinéma, théâtre, s'y confondaient ; les tendances s'y juxtaposaient ; des visiteurs ont pu aller jusqu'à croire que, parfois, les responsables de la manifestation voulaient s'y moquer d'eux. Etait-ce la faute du caractère inadéquat d'un abri qui se prêtait moins à une exposition ou à des manifestations artistiques qu'à des présentations de production zoologique ou botanique ? La responsabilité ne devait-elle pas plutôt en être trouvée dans le caractère délibérément peu artistique ou littéraire, au sens où on l'entend traditionnellement, de beaucoup parmi les tableaux, les graphismes, les objets usuels (ou même les squelettes), offerts aux yeux comme des exemplaires sérieux des nouvelles tendances de la jeunesse. En vérité, si l'on eût voulu donner un cadre convenable aux diverses expositions et manifestations artistiques indispensables, ce hangar eut nécessité une continuation ou même une amplification de travaux élémentaires que le montant des crédits dont disposait la Biennale ou dont voulait user l'association du Parc floral ne permettait pas d'assumer.
En définitive, le public pourra apprécier combien les murs des deux musées d'art moderne de l'Etat et de la Ville de Paris sont pour l'art de plus solides soutiens intellectuels et physiques que les panneaux naguère hâtivement montés du hangar du Parc floral ne pouvaient raisonnablement l'être. Ils se prêtent peut-être moins aux fantaisies que la jeunesse contemporaine, normalement et naturellement outrancière, baptise du nom d'art : la savante ordonnance des salles mises à la disposition de la Biennale, obéissant aux règles expérimentées de la muséologie, y impose, en effet, une discipline presque inéluctable.
La restriction apportée aux ressources initialement prévues par les organisateurs de la Biennale pour convenablement remplir la mission dont ils étaient chargés limite le nombre des exposants. Encore que celui-ci reste important et que le nombre d'oeuvres offertes à l'examen du public soit grand, des refus ont dû être opposés à ceux, nombreux dans le monde, qui eussent souhaité être présents ou, plus généralement, que l'exposition fût plus fournie. Toujours est-il que, dans les arts plastiques, c'est-à-dire la peinture et la sculpture, se trouvent une centaine d'exposants appartenant à 25 pays, répartis sur quatre continents (on déplore fortement l'absence d'artistes africains et l'insuffisance des communications artistiques avec ce continent). Un peu de technologie, de magnétophonie, un système à air conditionné s'y ajouteront pour rappeler la part non négligeable de la technique physico-industrielle dans l'art contemporain. Des matinées théâtrales, poétiques, cinématographiques, musicales auront lieu ; elles constitueront des échantillons des tendances présentes à défaut d'éléments de séries systématiquement présentées aux amateurs : les spectacles théâtraux ou poétiques seront dus à l'ORTF ou à certains pays, comme l'Italie ; les films cinématographiques seront des films d'art ou des oeuvres de jeunes réalisateurs. La Biennale n'apparaîtra pas comme un fouillis. Est-ce dire que l'entreprenante jeunesse ne s'y retrouvera plus ? Certes non. La règle statutaire a été observée qui prévoit que seuls des artistes de moins de 35 ans participent à la Biennale. L'appel à tous les étrangers a été fait. Les oeuvres exposées rassemblent, comme l'ont voulu les fondateurs de la Biennale et comme l'imposent les statuts, les recherches, les aspirations, les messages des jeunes artistes. Ainsi sera offert aux jeunes un lieu où s'exprimer.
En effet, le plus grand drame pour les jeunes, c'est la difficulté de communiquer leur message aux autres hommes, c'est-à-dire à tous ceux qui ne sont pas eux-même. L'absence de communication avec les tiers ampute le pouvoir créateur de l'artiste, si elle dure très longtemps. Le plus aisé moyen de faire connaître sa personne, ses aspirations, ses sentiments, ses sensations est, pour un jeune artiste, l'exposition, la manifestation devant le public. Hélas ! les murs à louer sont chers, comme sont chers le pinceau, la toile et la couleur, l'argile, les métaux ou les pierres, les pellicules photographiques et les appareils reproducteurs ; les prix de toutes choses augmentent. Cette augmentation est sans parallèle avec celle des ressources dont les jeunes artistes, même les plus heureux d'entre eux, peuvent disposer. Si les mécènes - et en existe-t-il encore beaucoup qui ne soient une collectivité publique comme l'Etat ou la Ville de Paris ? - n'apportent un concours désintéressé, les jeunes artistes sont comme des oiseaux désailés : ils s'étiolent ou vont chercher leur nourriture intellectuelle et physique dans des contrées plus puissantes, plus riches, plus désintéressées, plus ouvertes aux mérites de la création intellectuelle et artistique. La France ne pouvait pas, sans avouer une sorte de faillite, interrompre le dialogue de l'artiste avec le public, qui se poursuit de lustre en lustre sur sa terre comme en un lieu d'élection.
Aujourd'hui, comme elle l'a fait à sept reprises différentes depuis près de 15 ans, la Biennale a ouvert ses portes à toutes les tendances. C'est à l'amateur, au curieux, au simple visiteur qu'il appartient d'apprécier mérites et erreurs. A leur tour, leurs propres jugements seront ratifiés ou démentis par la postérité ; l'expérience prouve, en effet, que les talents consacrés ne sont souvent pas reconnus du premier coup d"oeil, et que, comme disait Corneille, « le temps est un grand maître qui règle bien des choses >>. Le scandale a plus d'une fois accompagné l'apparition d'un génie. Il est peut-être normal que le public qui, par définition, dégage un goût, une intelligence qui ne sont que des résultantes moyennes, renâcle devant la nouveauté. Une oeuvre d'art, qui exprime une secousse, une sensation d'un moment, ou constitue un message, produit par une longue et mûrie réflexion, est une expression de I"esprit, de l'âme ou de la chair d'un être humain. Nous pouvons ne pas la comprendre ; nous pouvons ne pas l'aimer, mais nous devons faire crédit à l'artiste de l'authenticité de ses sentiments ou sensations, de la vérité de sa confidence d'homme. La liberté de l'expression artistique est le corollaire de la liberté et de la dignité de la personne humaine, principes essentiels de la tradition française. Les organisateurs de la Biennale se devaient de la maintenir pleine et entière. Ils croient y avoir réussi.
Ils l'ont fait après avoir réalisé l'accord des représentants de divers pays étrangers. En effet, il est apparu au Conseil d'administration et au Délégué général de la Biennale que le moment était venu de sanctionner une double tendance : l'une vers l'internationalisation, de l'organisation, correspondant à la nécessité d'associer plus étroitement les étrangers à l'administration artistique des manifestations. C'est ainsi que le Délégué général s'est entouré des conseils de hautes personnalités étrangères, spécialistes des diverses activités artistiques. lors de la sélection des artistes de tous les pays qu'il convenait d'inviter. Placée ainsi en dehors de tout conformisme officiel ou d'école, la sélection est fondée essentiellement sur les critères de cc qualité >> et non, comme en 1971 , sur des options ou des thèmes prédéterminés. générateurs de monotonie, de monopolisme, et parfois de lourdeur. Initiatrice de la Biennale, grâce à Raymond Cogniat puis à Jacques Lassaigne, la France se devait de s'ouvrir largement à la jeunesse artistique de tous les pays, en associant au sein des organismes compétents de la Biennale, les dons critiques et constructeurs à la fois de quelques personnalités qui comptent dans les arts de leurs peuples.
Mes collègues du Conseil d'administration, et moi-même, nous espérons qu'ainsi installée, organisée, présentée, la 8e Biennale des jeunes artistes de Paris remplira la mission qu'elle a héritée de ses devancières : offrir aux jeunes artistes un centre où venus de tous les "azimuts", invités en raison de leur âge et de leurs qualités, ils seront en mesure d'être en contact direct avec le public et où un courant d'actions et de réactions réciproques s'établira entre les oeuvres nées de leurs recherches et l'appréciation des critiques et amateurs d'art mais aussi des simples passants. Nous croyons sincèrement que la culture des hommes en retirera le plus grand profit.
Jean Cahen-Salvador
Président du Conseil d'administration