La communication à distance et l'objet esthétique
Le thème que nous avons retenu pour cette partie de la Biennale
a été déterminé à la fois par la production
d'un certain nombre d'oeuvres inconnues du public et par l'importance
croissante de ce problème qu'est la communication à distance
dans l'art comme dans l'ensemble de notre société.
La fixation des critères de participation s'est opérée
autour de l'utilisation de l'institution postale à quelques exceptions
près. Ce qui veut dire en termes clairs que pourvu que les couvres
proposées utilisent l'institution et son matériel dans leur
réalisation ou leur diffusion et ceci avec une certaine logique,
nous avons accepté toutes les participations. Le thème est
suffisamment précis, les couvres si peu volumineuses que nous avons
préféré laisser cette manifestation ouverte et provoquer
une activité expérimentale et de confrontation.
C'est pourquoi à l'opposé des autres sections de cette Biennale,
notre sélection n'est pas nominative, elle se présente comme
le constat d'une prospection. Au-delà du propre travail de l'observateur
de la scène artistique qui consiste à informer le public
et à faire connaître des recherches nouvellement parues,
il semble que désormais notre rôle soit à la fois
celui de réfléchir sur une certaine activité artistique,
mais aussi de provoquer des situations par lesquelles devait s'effectuer
une prise de conscience des possibilités et surtout des limites
de certaines techniques, médias et recherches.
II ne s'agit plus de s'ériger en juge car une telle situation convenait
à un petit groupe social qui tenait à préserver son
intégrité. II ne s'agit plus de retarder une fin plus ou
moins attendue, mais de laisser se créer des situations permettant
une clarification, une recherche par l'expérience. En accord avec
ces principes et les modalités particulières du thème
choisi nous avons préféré ne pas établir un
catalogue des participants ; nous rendrons compte de l'ensemble des interventions
pendant la durée et à la fin de cette Biennale.
Les événents : l'utilisation de la poste à des fins esthétiques
II est toujours difficile de déterminer lé début
d'une activité d'autant plus que la chronologie cache les véritables
problèmes. Cependant nous devons citer deux utilisations de la
poste par Marcel Duchamp. En 1921 invité à participer au
salon Dada organisé par Tristan Tzara à Paris, Duchamp répond
par une lettre qu'il ne désire pas exposer, plus tard il expédie
un télégramme à Jean Crotti son beau-frère
qui porte le texte suivant : "PODEBAL/DUCHAMP". Le fait
que la réponse est double nous pousse à croire que Duchamp
avait une intention autre que la simple information en expédiant
ce télégramme. II semble que ce télégramme
signifiant son refus érige cet acte en acte Dada.
En 1916 il avait expédié aux Arensberg quatre cartes postales
collées sur un même support. Côté carte postale
figuraient l'adresse et la date d'un rendez-vous futur alors que les Arensberg
habitaient dans le même immeuble ; sur l'autre côté
figurait un texte écrit suivant quelques règles précises
qui en rendent la lecture.plus difficile ; ce texte se réferre
aux éléments plastiques et symboliques de "La mariée
mise à nu par ses célibataires même" commencée
en 1915. Pour celui qui a lu les textes de Duchamp et observé les
dessins préparatoires au « grand verre », il est évident
que leur lecture est énigmatique et que le système imaginé
par Duchamp ne renvoie qu'à lui-même, ce qui en quelque sorte
est un moyen de tourner en dérision la notion de communication
dans l'oeuvre d'art. Or il se trouve que le texte de Duchamp de 1916 est
envoyé sur une série de cartes devant fixer un rendez-vous.
Mais n'est-il pas absurde d'envoyer un mot pour prendre rendez-vous alors
qu'il est plus rapide et plus sûr de se rendre chez ce voisin que
l'on désire rencontrer ! Duchamp a lié les deux contradictions
de son oeuvre et de l'utilisation de la poste dans un seul et même
objet. Ce dernier exemple devrait nous prouver que si Duchamp réalise
un tel travail, il soulève le problème de la communication
et plus particulièrement celui des rapports que l'objet esthétique
peut avoir avec les modes généraux de communication à
distance.
Une telle attitude est propre en général à tous les
artistes qui ont eu à faire à l'institution postale. II
faut signaler quelques exemples de cette activité au cours des
dix dernières années, période de développement.
En 1962; Ray Johnson fonde aux Etats-Unis la "New York Correspondance School
of Art". II envoie à des amis, artistes, critiques, ou inconnus,
des collages, des informations, des propositions pour un événement
postal et ceux-ci participent en répondant ou en diffusant vers
de nouveaux destinataires les envois et les informations. Cette inhabituelle
école qui groupe plusieurs centaines de personnes est connue du
public par les articles qui sont parus quand telle ou telle revue se trouvait
submergée par des envois de tout le groupe à l'occasion
d'une action concertée. Parmi les membres du groupe se trouvent
des artistes ayant eu une importante activité au sein de Fluxus,
dont la , création en tant que groupe date de septembre 1962. Ce
groupe international de faiseurs d'événements artistiques
n'a jamais été très organisé, c'est par ses
publications et manifestations sporadiques que se faisait son unité.
Nombre de ses membres ont réalisé des événements
postaux comme Dick Higgins, Nam June Paik, Emmett Williams, Arthur, Koepke,
Wolf Vostell, Robert Filliou, George Maciunas, Eric Andersen, Ben Vautier,
Chieko Shiomi, Robert Watts, George Brecht, etc... En France, Ben Vautier
dit Ben a largement inondé le monde artistique de ses envois nombreux,
ce fut son moyen d'expression le plus employé. Son activité
inlas-sable a provoqué depuis peu une grande extension de cette
forme d'expression. Les utilisateurs récents de l'institution postale
à des fins esthétiques se situent dans les différentes
voies de recherche actuelles telles que l'art conceptuel, l'art pauvre
et leurs proches. Plutôt que de faire une énumération
des artistes qui seront à l'exposition il importe avant tout de
déceler les motivations et les problèmes que soulève
cette activité.
La création d'un circuit parallèle
Un point commun à toutes ces oeuvres réside dans leur gratuité
et leur forme particulière d'échange. II n'est pas indifférent
de remarquer que l'ensemble de cette activité s'est passée
en dehors du musée et des galeries. En effet à partir du
moment où l'oeuvre d'art peut se passer de sa fonction de mobilier
et où son contenu peut s'exprimer par des moyens qui exigent un
très petit matériel, il n'importe plus que celle-ci transite
par des circuits compliqués. Elle peut atteindre son public de
manière directe et se libérer des contraintes que suppose
le système marchand.
Les contraintes du système commercial sont d'ordre divers et liées
à son caractère d'institution.
- l'artiste doit avoir une certaine notoriété ou être
susceptible de l'acquérir
- l'artiste doit concilier sa production ou ses prix avec l'ampleur de
son marché
- l'artiste doit payer les services qu'il suscite ou bien accepter les
conditions particulières que lui proposent le musée et les
marchands
- l'artiste doit rester fidèle à son image de marque.
Par l'utilisation de l'institution postale l'artiste prend en charge tous
les problèmes liés à la diffusion et à la
réalisation de son travail.
La communication à distance, problème artistique
L'institution employée n'est pas étrangère à
la nature même du travail des artistes qui nous concernent. L'utilisation
de la lettre a pour effet immédiat de toucher le destinataire de
façon précise. Non seulement l'artiste choisit son destinataire,
mais aussi il choisit la manière dont il veut que son travail soit
appréhendé. La correspondance est un objet personnel, elle
est lue avec soin et attention, et certes plus d'attention que celle que
l'on porte habituellement aux oeuvres dans une exposition.
La communication postale est une institution et comme telle suit certaines
règles. Cette institution est née du fait que des contacts
personnels et oraux ne pouvaient plus se faire, elle est donc un palliatif
et un intermédiaire. Cette institution a normalisé son matériel
avec son extension et à la seule vue du document postal il est
possible d'en déterminer la nature du contenu. Le télégramme,
la lettre express, la simple lettre, le pneumatique véhiculent
des messages différents. Leurs formes sont très précisément
délimitées et il faut s'en contenter. Les artistes vont
s'attacher à ces questions, certains parodient l'institution par
des détournements, des entorses à la règle, ou par
la création d'un matériel postal inattendu, d'autres placent
leurs recherches dans les conditions de prise de connaissance des documents
ou des objets expédiés.
Depuis les livres de Klee, Kandinsky, depuis que l'artiste écrit
et considère son art comme une réflexion sur les conditions
mêmes de la fabrication d'images (Klee parle de genèse),
les possibilités ont été ouvertes pour une recherche
totalement libre sur les modalités de la perception et de l'activité
artistique. Nous ne voulons pas affirmer que tout l'art actuel n'est
qu'une grande réflexion sur la notion d'art et tous les problèmes
adjacents, mais nous pensons qu'il s'agit là d'un problème
général qui est largement développé. L'art
conceptuel en serait la forme la plus intellectualisée mais certes
pas la seule. Quant à la forme que nous privilégions dans
cette section, elle ne saurait être un nouveau style ou une nouvelle
tendance. En effet depuis que l'art s'est libéré des matériaux
traditionnels, il n'existe plus une hiérarchie entre les arts et
la différenciation des techniques n'est plus qu'une adaptation
ponctuelle d'une réflexion sur un matériau particulier.
Ceci pour dire que si nous avons choisi une forme parmi d'autres, ce n'est
pas parce qu'elle est la seule forme possible d'une réflexion esthétique
sur les modalités de la communication à distance. Ce problème
est également abordé à travers l'utilisation du
téléphone, du film, des enregistrements sonores ou en video-cassettes,
de la photographie, du texte etc... La preuve en est que tous les artistes
qui participent à cette exposition se manifestent par de nombreux
autres moyens.
En affirmant que le problème esthétique majeur ne peut en
rien rendre compte de manière globale de cette manifestation, nous
ne nions pas l'unité de ce qui vous est présenté
car le mode très particulier de diffusion et de réalisation
de ces travaux constitue un point très isolable. Et ce n'est pas
sans raisons que ces artistes se sont penchés sur l'institution
postale. Cette institution est vitale à notre société
et en présente toutes les contradictions. Elle a été
créée pour permettre l'acheminement de messages et d'informations,
mais elle se voit submergée et est actuellement à la limite
de ses possibilités.
Notre société moderne qui ne repose plus uniquement sur
des échanges de biens a vu ses "services" augmenter
et les échanges symboliques se multiplier. Un objet produit plus
de travail pour sa diffusion que pour sa fabrication. Le transport de
l'information est plus important que celui des marchandises. C'est cette
contradiction actuelle de notre société de consommation
qui est en quelque sorte touchée par l'activité artistique.
Non seulement les artistes se permettent d'engorger et de troubler par
leurs entorses au système l'institution postale, mais aussi ils
cherchent à se libérer par ce moyen de la tutelle des intermédiaires
(galeries et musées). Leur travail se présente donc comme
une contestation du système , de la consommation puisqu'ils ne
vendent pas ce travail mais aussi parce qu'il prennent possession directement
des moyens d'information qui restaient réservés aux intermédiaires
par lesquels ils devaient passer. Enfin ils détournent par la dérision
la fonction purement utilitaire d'une institution.
La liste de ce catalogue est indicative. Vu le caractère ouvert
de cette manifestation, il est en effet impossible de donner une liste
exhaustive. Mais, nous pouvons préciser et annoncer un certain
nombre de manifestations qui se dérouleront dans le cadre de cette
section.
Des cartes postales et des questionnaires seront mis à la disposition
du public qui devra les utiliser selon les consignes laissées par
les artistes (Ben, Groh, Gette, Staeck...).
Klaus Groh fera distribuer des cartes postales au public qui, en les lui
renvoyant avec un mandat, recevra une déclaration de lui-même
sur sa situation à Oldenburg. Une série de lettres adressées
aux organisateurs constituera une autre forme de participation. Anthony
Scott établira un bureau Swiz utilisant le matériel postal
en place dans les salles d'exposition.
Helmut Schweizer fera parvenir un bouquet de fleurs dont on observera
la décomposition au cours de l'exposition.
Gette entend réaliser une enquête pour la réalisation
d'un biotope humain.
Alex Mlynarcik expédiera 5.000 doubles pages à des destina-taires
différents qui, après avoir dessiné ou écrit
dessus, devront les faire parvenir à la Biennale. Ceci constituera
la première partie du livre "Les messages", la seconde
étant réalisée par le public au cours de la manifestation.
Dov Ermer fera remplir des fiches en trois exemplaires au public. A la
réception des fiches il expédiera par groupe de 4 des textes
qui ne prendront leur sens que par la réunion des quatres destinataires
différents.
L'énumération de ces événements risque de
conduire à des répétitions sans intérêt
car, en effet, un grand nombre de propositions apparaissent fort semblables
au vu des seules conditions de réalisation, la nature des objets
ou des textes entraînera une différenciation plus évidente.
De nombreux projets prévoient l'arrivée quotidienne ou régulière
de documents qui une fois parvenus constitueront une pièce indissociable.
Dans d'autres cas, les participants pensent utiliser de manière
intensive le matériel postal (boîtes à lettres, téléphones,
distributeurs de timbres, etc...) qui sera à la disposition du
public. Des textes seront policopiés et diffusés, des envois
seront effectués à partir de la Biennale d'après
la liste que les visiteurs auront pu établir.
II est fort probable que cette manifestation prenne un tour inattendu
et que sa compréhension ne se fera que grâce au nombre de
visites et à une participation active des visiteurs.
Jean-Marc Poinsot |