Films d'artistes
Revoir les instruments, découvrir de nouveaux outils, de nouveaux
matériaux : l'une des préoccupations fondamentales de l'artiste
aujourd'hui est la révision du moyen même par lequel l'oeuvre
est réalisée. Du choix de l'intermédiaire entre la
main de l'artiste et l'image obtenue peut dépendre un grand nom-bre
de caractéristiques de cette image. Dans ces conditions, au pinceau,
à l'objet trouvé ou préfabriqué, à
la machine succède de plus en plus souvent la caméra qui
est en train de devenir l'instrument par excellence à fabriquer
des images.
Le phénomène n'est certes pas nouveau. Peu de temps après
la découverte du cinéma, lorsqu'on s'est aperçu de
la variété des possibilités que celui-ci offrait;
les artistes plasticiens ont tout de suite été attirés
par ce nouveau moyen d'expression. Au moment où la notion d'objet
d'art et, avec elle, celle de musée commençaient d'être
contestées, l'artiste voit dans le cinéma un moyen sans
précédent d'élaborer de nouvelles données
plastiques. Après les futuristes et surtout Survage, dont les "Rythmes colorés" de 1913 reste le premier film abstrait,
les principaux créateurs du début du siècle, réalisent
des films : Richter (1921), Man Ray (1923), Léger (1924), Duchamp
(1926), Moholy Nagy, Dali, etc.
Depuis une dizaine d'années cependant, on assiste à une
véritable généralisation du film d'artiste. Chacun
veut réaliser son film et, même pour certains, ne plus s'exprimer
qu'à travers le cinéma. L'impact qu'a pu avoir dans ce domaine
un homme comme Warhol est sans doute de premier plan. Au sommet de la
célébrité et au moment où il avait parfaitement
assimilé son système plastique, Warhol abandonne la toile
et la sérigraphie pour se consacrer exclusivement au cinéma.
A l'heure actuelle, il a réalisé près de cent films
qui font partie de ce que l'on a appelé le cinéma "Underground". Les premiers films de Warhol fixent, en un seul plan
d'une longueur considérable, soit un objet ("Empire"),
soit un personnage ("Sleep"). Encore en connexion directe
avec les Marylin et les Campbell's Soup, ces films sont basés sur
le principe de répétition d'une image identique. Mais avec
"Chelsea girls", où le film est projeté simultanément
sur deux écrans, Warhol invente véritablement un nouveau
type de cinéma et, fait important, atteint un succès assez
considérable. Pour la première foi, le film "Underground" inquiète Hollywood. Mais surtout, en se présentant
à la fois comme artiste et réalisateur de première
importance, Warhol a pu inciter d'autres plasticiens à une recherche
cinématogra-phique. Plutôt que ses contemporains, ce sont
d'ailleurs les jeunes artistes des générations suivantes
qui s'intéressent de plus en plus au cinéma.
Considérant qu'il est temps de prendre conscience de ce phénomène,
la Biennale de Paris a décidé de présenter, en plus
des trois options initialement prévues, un état des recherches
cinématographiques des jeunes artistes. Faisant suite à
l'exposition "Information" (New York, été
1970), la Biennale veut ainsi montrer l'importance et l'originalité
des films d'artistes. On voit en effet des revues d'art consacrer des
numéros spéciaux au cinéma : une des meilleures revues
allemandes d'art contemporain, Magazin Kunst, a publié récemment
un numéro très documenté sur la question. Par ailleurs,
les galeries d'art se préoccupent de plus en plus des films, et
certaines d'entre elles (Gerry Schum à Düsseldorf, PAP
à Munich) ne vendent plus que des films, éditant même
certaines copies signées et numérotées comme des
estampes. Enfin, la manifestation annuelle du Kunsthalle de Düsseldorf,
"Prospect", sera cette année entièrement consa-crée
aux films d'artistes. Tous ces exemples montrent à quel point le
sujet est d'actualité : la prolifération des films d'artistes
devait susciter la réponse des organismes qui diffusent la culture
en confrontant à un public ce nouveau type de cinéma. C'est
là l'expérience que tente la Biennale.
Alfred Pacquement |