Espagne
Commissaire national : M. Ceferino MORENO SANDOVAL.
Que signifie adopter, dans le domaine de l'art, une attitude d'avant-garde
? II faut poser expressément la question, devant la participation
espagnole à la Biennale de Paris. Parce que le grand protagoniste
de ces journées de Paris ne va pas être tant l'art que "l'avant-garde", quelque chose qui n'est pas définitivement
formulé dans son agressivité, indéfini dans sa motivation,
ambigu dans sa possible manifestation...
Les Espagnols qui participent à cette Biennale sont "d'avant-garde" en toute délibération : comme le concours même,
qui est limité aux moins de trente-cinq ans, et cherche expressément
un art résolument expérimental et, de ce fait, "d'avant-garde".
Mais qu'est-ce qu'un art "d'avant-garde" ?
Au cours du dernier demi-siècle - pendant toute cette longue période
expérimentale que nous appelons génériquement "art contemporain" - nous avons connu l'avant-garde beaucoup plus
par ses effets que par ses causes, mais, grâce à tout cela,
je crois que nous sommes déjà en mesure d'aventurer quelques
définitions de principe. Fidèle à une formule d'usage
personnel, je dirais que l'art d'avant-garde est - maintenant comme en
tout temps historique - un art édifié sur des problèmes,
tandis que le contraire, l'art d'arrière-garde, serait celui qui
est édifié sur des solutions. Mais je préviens d'avance
que c'est là une formule insuffisante. L'art contemporain, avec
sa recherche insatiable de valeurs nouvelles, a pu nous confondre, jusqu'au
point d'en arriver à croire, en certaines occasions, que la nouveauté
se justifiait en elle-même, même sans être légalisée
par aucune recherche de réalité. Et il a pu nous faire croire
dans la validité d'une expérience sans conséquences...
II me semble que la plus importante conclusion à laquelle arrive,
de nos jours, l'art contemporain - même s'il n'y a pas encore de
définition explicite dans ce sens - est que les transformations
de l'art ne sont pas dues tant à une nécessité transformative
de sa propre structure qu'au fait qu'il y ait eu, préalablement,
un changement de la réalité à laquelle l'art, inévitablement,
sert de témoin. Je crois fermement que, si la réalité
était immuable, l'art serait toujours égal à lui-même.
Mais, j'insiste : qu'est-ce donc que l'avant-garde ? L'avant-garde n'est
autre chose que le changement qui s'opère dans l'art, quand les
personnes habilitées pour témoigner de la réalité
historique, les artistes, remarquent qu'il s'est produit un changement
significatif dans cette réalité et ont besoin de le refléter.
Je veux dire que l'art d'avant-garde n'est pas tant déterminé
par la nécessité d'un art nouveau que par la pression d'une
réalité nouvelle. Le motif préalable de la Biennale
de Paris me semble très bien si, par elle, il nous est possible
de prendre conscience de ces nouvelles réalités.
Bien entendu, je ne prétends pas être celui qui, ici et
maintenant, découvrira ces réalités par l'analyse
spectroscopique de l'art qu'un seul pays, l'Espagne, présente à
cette Biennale. Non. Je prétends insinuer, et seulement pour usage
personnel, quelques voies possibles de rapprochement.
S'il était valable de juger seulement par cette petite participation,
je dirais que la réalité la plus aiguë que ces artistes
essaient d'enregistrer est le problème de l'aliénation.
Je sais : ce n'est pas une réalité nouvelle. Elle n'est
pas nouvelle comme réalité, mais elle l'est comme problème
au niveau sociologique. Et il est évident que - avec plus de place
et en un autre endroit - on pourrait parler des raisons ultra-picturales
et ultra-sculpturales qui ont mené, par exemple, Dario Villalba
à rompre avec la prison conceptuelle de la peinture et de la sculpture
pour faire ses pantins; ou celles d'Arturo Heras pour ses découpages,
ou celles d'Artigau pour passer aussi audessus de la peinture, ou celles
du tandem Mojarro-Seisdedos pour agglutiner leur travail fait davantage
de "collages" que de peintures. Mais il est évident
que, par-dessus tous ces problèmes de procédé, se
trouve le problème substantiel, qui n'est autre que l'enregistrement
- et peut-être la dénonciation - de l'aliénation de
l'homme contemporain. Et il n'importe pas que, dans cette voie, Eduardo
Urculo choisisse un chemin latéral qui le mène à
la magnification de l'eros, ni que Molina signale la contradiction entre
la forme et l'informe, ni que Fernando Millan lui-même, par ses
photographies, se lance dans une apologie insinuée de l'ordre conceptuel
face au désordre naturel... Eux tous, d'une façon ou d'une
autre, participent à un témoignage unique de la réalité.
II n'importe même pas qu'eux-mêmes ne soient pas conscients
de la réalité qu'ils mettent à jour. Cela n'a pas
d'importance, parce que la réalité de l'art se manifeste,
presque toujours, sans la permission de l'artiste.
Jose Maria MORENO GALVAN
Critique d'art
Francisco ARTIGAU
(peinture)
Carlos CRUZ DE CASTRO
(composition musicale)
Arturo HERAS
(peinture)
Fernando MILLAN
(photographie)
Jesus MOJARRO
(peinture)
Francisco MOLINA
(peinture)
Eduardo POLONIO
(composition musicale)
Juan Manuel SEISDEDOS
(peinture)
Eduardo URGULO
(peinture)
Dario VILLALBA
(peinture) |