Introduction
Cette VIIe Biennale des jeunes se situe dans la ligne des précédentes
Biennales de Paris, telle que l'avait tracée Raymond Cogniat et suivie
Jacques Lassaigne, tout en y apportant de nombreuses innovations.
C'est une Biennale de transition : ce mot de transition ne signifie pas
qu'elle constitue un compromis mais qu'elle ouvre largement la porte vers
l'avenir à de nombreuses possibilités d'évolution.
II y a trois ans, quand tant de jeunes artistes criaient : "Les Biennales
sont mortes", celle de Paris a su traverser la crise qui secouait
le monde des arts avec une relative aisance. Conçue comme manifestation
internationale des jeunes artistes, la Biennale de Paris était en
effet dédiée, dès sa conception, aux expériences
les plus audacieuses et à toutes les formes de contestation de l'art
existant.
Les années ont passé et la Biennale risquait de devenir une
institution, une foire, un échantillonnage parfois désordonné
ou incohérent, comme tant de manifestations internationales dans
lesquelles chaque pays conserve son autonomie.
Après nous être livrés à de nombreuses consultations,
après des nuits souvent orageuses de discussions avec les défenseurs
les plus forcenés de toutes les audaces et de toutes les négations,
nous sommes parvenus à dessiner l'image d'une Biennale de Paris 1971
qui tire la leçon de l'expérience et qui constitue le cadre
dans lequel peuvent s'exprimer la plupart des initiatives créatrices.
II ne suffit pas de donner la parole aux jeunes; leur voix n'a de résonance
que dans la mesure où elle est entendue. II importe donc que les
impulsions soient canalisées, coordonnées, afin que le public,
quel que soit son niveau de familiarité avec l'art actuel, puisse
si possible apprécier et au moins comprendre les motivations et les
répercussions possibles des démarches présentées.
II fallait aussi que la biennale - qui a conquis en douze ans une audience
internationale, audience concrétisée davantage
par son action en faveur des jeunes artistes que par un vain tapage publicitaire
poursuive son développement et les objectifs qui sont les siens.
Conscients de l'utilité concrète de cette manifestation, nous
avons été amenés à prendre un certain nombre
de décisions susceptibles de lui conférer un regain d'efficacité
et de dynamisme.
Pour cette Biennale, qui se veut le panorama des tendances les plus nouvelles
et les plus actives en cette année 1971, nous avons choisi de mettre
en évidence ce qui s'est passé de nouveau depuis la précédente
Biennale, au risque de sacrifier des valeurs déjà sûres
mais qui ne constituent pas un apport nouveau.
Ni passivement tolérante - avec tout ce que cela comporte d'incohérences,
il faut bien le dire - comme la Biennale de Venise, ni aussi scientifiquement
orchestrée que Documenta à Kassel, ni surtout foire commerciale
et bourse internationale des oeuvres d'art comme celles de Cologne et de
Bâle, la Biennale de Paris 1971 tente de faire la synthèse
de ce que chaque système comporte de meilleur.
Laissant leur liberté aux commissaires nationaux, qu'elle a souhaité
d'une jeunesse en rapport avec celle des exposants, elle leur a demandé
de participer à une exposition structurée et nous nous félicitons
d'avoir recueilli l'adhésion de la plupart d'entre eux. Qu'ils en
soient remerciés ici.
D'un consentement mutuel et international, cette Biennale est composée
autour de trois grandes lignes esthétiques : le concept d'art, l'hyperréalisme
et les interventions. Comme ces tendances ne se sont pas encore développées
dans certains pays du monde ou que certains rares commissaires n'ont pas
voulu s'associer à la mise en valeur de ces trois options (et sans
porter aucun jugement sur cette absence et ce refus) nous avons été
amenés à créer une quatrième section dans laquelle
sont regroupés les artistes qui utilisent les moyens plastiques
traditionnels.
Je ne m'étendrai pas ici sur les trois lignes retenues pour cette
Biennale 1971; le catalogue, conçu comme un document, offre au lecteur
une somme d'informations et d'illustrations suffisante pour lui permettre
de se faire par lui-même une opinion sur la valeur et l'apport de
ce courant.
Ce que je tiens à dire, par contre, c'est que la Biennale de Paris
1971 offre, pour la première fois en France, l'ensemble le plus strict
et le plus théorique d'art conceptuel présenté en Europe.
Cette rigueur est compensée par la section annexe qui regroupe des
attitudes proches du concept sans en être vraiment, ou qui présente
des activités parallèles telles que lés "envois".
J'espère que la section hyperréaliste ralliera tous les suffrages,
ceux des profanes comme ceux des amateurs les plus raffinés. Qu'on
ne s'y trompe pas, ce réalisme exaspéré n'est pas un
refus de repenser les problèmes de l'art mais une interrogation sur
la nature et le destin de l'art lui-même, au-delà du plaisir
que chacun peut y prendre. Cette présentation préfigure toute
une suite d'expositions consacrées au réalisme et qui seront
présentées en Europe en 1972.
Les interventions se développent sous les formes les plus diverses;
essentiellement axées autour des différentes formes d'action
(land-art, body-art, earth-work...). Elles illustrent le besoin des jeunes
artistes de renouer à tout prix, ce qui signi-fie souvent, au-delà
des valeurs plastiques, un dialogue avec le public. Cette démarche
est particulièrement caractéristique d'une tendance importante
de l'art d'aujourd'hui.
Comme on pouvait s'y attendre, et parce que au-delà des disciplines,
les mêmes préoccupations assaillent tous les jeunes artistes,
ceux qui ont choisi d'autres disciplines expriment soit la même volonté
de nouer un nouveau rapport avec le public, soit une angoisse caractéristique
sur la notion d'art, que ce soit à travers la musique contemporaine,
le film de court métrage, le théâtre et même la
musique de jazz et ses dérivés les plus nouveaux : free, pop
et autres.
Que l'on me permette ici de dire que la réalisation d'une Biennale
Internationale, dans la France d'aujourd'hui, mais aussi dans le monde d'aujourd'hui,
constitue une gageure. De nombreux problèmes ont dû être
surmontés problèmes matériels et financiers, mais aussi
problèmes d'hommes, d'individus, problèmes psychologiques.
La Biennale a été amenée à trouver un nouveau
lieu d'exposition, plus approprié, je pense, à une telle
manifestation que le précédent. II répond mieux, en
effet, aux vceux des jeunes artistes de sortir du cadre du musée;
il leur offre, à défaut d'un cadre luxueux, un espace suffisant
et agréable.
Ce déplacement a engendré à son tour de nouveaux problèmes.
Que tous ceux qui nous ont aidés à les surmonter soient ici
publiquement remerciés, ainsi que ceux qui ont accepté, sachant
les risques de l'entreprise, de contribuer à sa réalisation
et, je le souhaite, au succès de la Biennale.
Mais les problèmes n'appartiennent qu'aux organisateurs et ne doivent
valoir aucune indulgence à cette Biennale, qui demande à être
jugée pour elle-même, comme lieu de réunion et de confrontation.
Ce sont ces jeunes créateurs du monde entier qui doivent bénéficier
de toute l'attention, de tous les efforts de compréhension du public.
Georges Boudaille |